Extraits Dialogue n° 174

Dialogue n° 174 - Dépasser la violence... Apprendre



Éditorial
  • De la pulsion de violence au désir de conflit   Lire
    Patrick RAYMOND
Hors-d'oeuvre
  • Gilets jaunes : des violences à instruire
    Jean-Jacques VIDAL

    Au dos d'un gilet, l'inscription « je ne suis pas une cible ». Avec des fléchages sur les côtés, vers les manifestants voisins, qui précisent : « eux non plus ».
    Des fragilités individuelles affichées, mais solidaires, qui s'approprient ensemble des espaces publics dédiés le reste du temps à des usages et une fréquentation très codifiés, sans la moindre demande d'autorisation.
    « Fin du moi(s)/début du nous » et, sur une banderole : « on a la liberté, la fraternité on l'a faite/on vient chercher l'égalité » : témoignages d'initiatives vers une prise de conscience affichée, pour laquelle il a fallu quelques mois.
    Ce qui s'est passé a instruit les acteurs eux-mêmes, transformés par leurs actions et réactions face au maintien de l'ordre, au fur et à mesure que les actes se répétaient semaine après semaine.
    Et l'« opinion », assez compréhensive, mais plus ou moins, s'est fortement clivée à partir de jugements portés au fur et à mesure sur « les violences », c'est-à-dire les dégradations, agressions, blessures très graves et accidents mortels.

  • Que faire de/avec la violence des élèves ?
    Laurent CARCELES

    «Je me souviens...»
    Ce sont les mots qu'avait choisis Georges Perec pour collecter quelques fragments de souvenir en 1978. Il s'inspirait d'I remember de Joe Brainard. Ce dernier a écrit plusieurs collection de fragments sur le même principe. Le fragment, cela peut permettre de sortir d'une vision trop claire, simpliste et ordonnée, limitée du monde. Cela peut aussi être le reflet des effets d'une « force exercée par une personne ou un groupe de personnes pour soumettre, contraindre quelqu'un ou pour obtenir quelque chose. ».
    Se souvenir, collecter, s'inspirer, écrire pour garder des traces – et espérer vivre autre chose, ensuite. Faire le point. Faire le tri. Garder et essayer de refaire le meilleur. Éviter le pire. Notamment la « violence ». Les violences ? Celles qui vous dispersent «façon puzzle », comme l'écrivait Audiard. Celles qui vous empêchent d'être posé, de pouvoir répondre et de se parler correctement.

Causalités multiples

  • Pédagogie contre violence
    Éric DEBARBIEUX, Professeur de sciences de l'éducation à Bordeaux 2, Directeur de l'observatoire européen de la violence à l'école

    Dans votre dernier livre, vous vous érigez contre un discours démagogique autour de la violence scolaire...
    C'est effectivement le tout premier défi de la violence à l'école : partout dans le monde, on utilise quelques faits divers isolés pour dresser le constat d'une école à feu et à sang et proposer les solutions les plus simplistes et populistes comme remède : le tout répressif, le rejet des jeunes des quartiers populaires, la sempiternelle accusation d'un laxisme des parents... Il faut rappeler qu'au
    Brésil par exemple, Lula a été élu avec la tolérance zéro...
    Face au piège de l'exagération se trouve celui, inverse, de la négation : « Après tout, ce n'est pas si grave, la violence scolaire existait déjà du temps de la guerre des boutons ! » Pour moi, c'est un autre politiquement correct consistant à minimiser la réalité pour ne pas faire le jeu des politiques sécuritaires, ne pas entacher la réputation des établissements scolaires, etc.


  • La violence ? Ça s'mérite !
    Pascal DIARD

    J'ai appris à me méfier du mérite, et pourtant on me dit souvent que j'en suis un des bénéficiaires. Cet apparent paradoxe, vécu à de nombreuses occasions dans ma formation étudiante, m'a amené à m'interroger. Jusqu'au moment où j'en suis arrivé à enclencher des pratiques qui, avec des élèves des quartiers populaires de Saint-Denis, m'ont amené à faire le lien entre le mérite et la violence des rapports sociaux actuels.
    Violence du code, arbitraire du mérite
    Quelle n'a pas été ma surprise, en effet, en découvrant l'article 42 du Code Noir ! Je préparais alors un texte à trous pour des élèves de 2nde au moment où, au GFEN Île de France, nous concevions une démarche « Esclavage, colonisation, racisme, immigration ». Il me semblait aller de soi d'enlever le mot « mérite », alors que je préparais une séance de lecture-compréhension  pour construire les concepts de « marchandise » et de « rapport maître-esclave ». Un essai, pour voir, avec déjà la volonté d'en découdre avec cette notion.

  • La violence est-elle soluble dans l'éducation ?
    Gilbert JANVION, Psychologue scolaire honoraire, Membre de l'Association des Groupes de Soutien Au Soutien (AGSAS)

    Si la violence est présente dans l'institution scolaire, elle ne lui est pas réservée. Mais on la trouve sous des formes en partie nouvelles, qui déconcertent et interrogent. Dans le passé, la violence exercée par les divers éducateurs sur les enfants s'autolégitimait de nécessités « éducatives ». Aujourd'hui, elle a beaucoup régressé, et fait maintenant l'objet d'un interdit — au moins concernant les violences physiques — approuvé par la grande majorité des enseignants. Mais tout le monde s'inquiète parce qu'elle augmente de la part des élèves — au moins certains d'entre eux — à la fois en direction de leurs camarades et en direction des enseignants.
    D'autres institutions qui, comme l'école, ont une mission de services, d'aide, de secours, deviennent des cibles nouvelles (médecins, pompiers, policiers, maires...). Faire face à ces évolutions mobilise tous les acteurs sociaux dont bien sûr les politiques. Ces derniers se tournent alors vers l'école, en lui demandant de faire oeuvre éducative, en préconisant souvent la répression. Celle-ci a-t-elle la possibilité de mener une action préventive contre les violences ? Il est bien sûr illusoire de vouloir appréhender ici l'ensemble de ce sujet ; je proposerai donc une réflexion sur les raisons plus souterraines de l'apparition des comportements violents en m'inspirant du « dialogue pédagogie-psychanalyse » tel que le pratique l'AGSAS.


Réguler/instituer
  • Détournement de violences
    Sylviane MAILLET

    Quand il est question de violence scolaire on évoque tout de suite, et à juste titre, celle qui émane des élèves. Celle subie bien souvent par les enseignants est abordée également mais reste un sujet à mon avis uniquement de constat avec à l'appui quelques analyses. Et pourtant la position de l'enseignant se trouvant seul face à ses élèves peut à des moments se révéler être très violente. Surtout quand ceux-ci se trouvent dans un état d'esprit qui va totalement à l'encontre de ce que l'on pourrait appeler une coopération de classe.
    C'est cette solitude très violente dans laquelle je me suis retrouvée qui m'a fait prendre conscience qu'il fallait changer ce rapport de force dans lequel je me trouvais face à certains élèves. Notamment cette année où un des élèves avait lancé les chaises à travers la classe et où un autre adhérait de tout son corps aux marches de l'escalier sans vouloir bouger quand nous remontions du gymnase. Il fallait que je trouve immédiatement des solutions. Même très affectée, je ne pouvais pas prendre de la distance pour réfléchir en allant prendre un café comme on peut le faire quand un événement grave surgit dans sa vie quotidienne. Et puis un problème se posait de manière incontournable : et la classe alors, dans ces cas-là ? Les réactions étaient toutes très différentes ; certains élèves avaient peur, d'autres riaient, se moquaient, d'autres ne disaient rien — mais comment le vivaient-ils ?

  • La violence comme support de travail au CE1
    Jany VIDAL

    L'aspect de l'enseignement qui m'interpelle le plus et que j'ai donc cherché à explorer est la difficulté à entrer dans les apprentissages. J'ai donc naturellement postulé pour différentes zones dites prioritaires ou rurales éloignées, en SEGPA (Section d'Enseignement Général et Professionnel Adapté) et en ITEP (Institut Thérapeutique Éducatif et Pédagogique). À différents degrés, des élèves sont empêchés, non disponibles, débordés par des ressentis négatifs liés à des violences multiples : celles de la  maison, de la rue, de la cour de récréation, de leur sentiment de ne pas être capable, de problématiques psychologiques envahissantes ...

  • Violence : comment sortir de l'exaspération ?
    Philippe LAHIANI

    Les problèmes de comportement des élèves posent beaucoup de questions dans différents domaines : rapport à soi, aux autres mais aussi au savoir. Avant d'aborder ces trois domaines, il faut bien admettre qu'ils nous perturbent - nous entraînant du côté de l'humeur - et par là même nous empêchent de penser les difficultés que les élèves rencontrent et qu'ils ne manquent pas de manifester.
    Ces comportements perturbateurs se présentent, avec des degrés d'intensité variables selon les élèves, selon les classes, selon les moments : vis-à-vis de l'adulte (insolence, mépris, provocation, contestation des règles, opposition) ; avec les autres élèves (relations conflictuelles, refus de collaborer, manipulation) ; côté travail (manque d'investissement, évitement et résistance à l'apprentissage, déstabilisation du groupe-classe, mise à mal de séances d'enseignement). Ils peuvent se constater aussi à travers un rapport problématique aux règles et au cadre, ou des notes faibles (qui entraînent contestation).


  • Une lutte contre les violences de genre au lycée
    Dalila AMEROUCHE et Sandrine BOURRET

    [...] Voici des exemples d'agressions banales telles qu'il en existe dans de nombreux établissements et pas seulement ceux déclarés « sensibles » comme le nôtre. On n'insistera pas sur les nombreuses injures sexistes (« salope », « pédé », etc.), ni sur les stéréotypes véhiculés par les personnels et l'institution qui justifient et reproduisent les inégalités de genre. C'est pour lutter contre une telle invisibilisation et banalisation du sexisme et de l'homophobie qu'au sein de notre association, le Collectif Féminin-Masculin (créé depuis octobre 2002 et le meurtre de la jeune Sohane Benziane à Vitry), nous réfléchissons à l'élaboration d'outils susceptibles de sensibiliser les élèves et l'institution aux discriminations de genre.
Dépassement
  • L'atelier de création : un espace autre. Un atelier d'écriture avec des collégiens « décrocheurs »
    Patricia CROS

    Le lieu de l'atelier de création construit un espace-temps de résistance à la violence de l'institution scolaire. Dans ce lieu institutionnel, il peut être envisagé comme ce que Foucault appelle une hétérotopie1. Non pas un lieu en marge de l'institution considérée alors comme autonome mais un lieu en son au coeur et capable d'agir sur ce qui, en elle, fait violence. L'hétérotopie serait ce lieu où s'exercent des pratiques différentes qui interrogent directement - peut-être aussi violemment - les pratiques courantes. L'atelier de création n'entend pas remplacer les pratiques institutionnalisées mais se situer comme un espace critique susceptible de les questionner. Comme le souligne Foucault, les hétérotopies sont des « contre-emplacements » où se contestent et s'inversent les lieux institutionnels mais aussi dans lesquels ils sont représentés.

  • La place du conflit dans les apprentissages
    Maria-Alice MÉDIONI

    Dans notre société qui se veut chaque fois plus consensuelle, le conflit fait peur. On cherche, semble-t-il, par tous les moyens, à l'éviter. Pourtant, il n'est que de lire ou d'écouter les médias, de participer à une conversation familiale ou de café pour se rendre compte qu'il est partout. Peut-être faut-il commencer par s'entendre sur le mot qui est le plus souvent associé à agressivité, lutte, force et violence proprement dite. Ne faut-il donc voir que du négatif dans le conflit ?
    D'autre part, dans une approche constructiviste, la notion de conflit cognitif est au coeur de la construction des savoirs. Il s'agit de reconstruire ce qui est déjà connu, de réélaborer de nouveaux réseaux de signification. Cette réélaboration ne peut pas se faire sans travail sur les représentations mentales — les conceptions auxquelles se réfère l'individu — ni sans conflit cognitif — les premières conceptions sont mises en péril par les nouvelles connaissances qui apparaissent —. Si c'est toujours un sujet qui apprend, il ne peut, pour autant, construire son savoir qu'en interaction avec les autres, dans la coopération, mais par voie de conséquence, dans la confrontation des opinions différentes : c'est le conflit socio-cognitif.


  • Bref retour sur la notion de « culture de paix ». Trois plongées, quatre regards
    Michel NEUMAYER

    L'appel de l'Éducation nouvelle dès sa fondation au lendemain de la 1ère guerre mondiale à créer par l'éducation, par des actions de terrain, des rencontres et publications les conditions d'une culture de paix est une affaire qui va tellement de soi que rares sont ceux qui dans nos mouvements en interrogent aujourd'hui encore les fondements. Une réflexion à ce sujet, même parcellaire, a-t-elle sa place dans un numéro de Dialogue qui parle de violence ? Je le suggère, tant la culture de guerre, les cultures de l'inimitié  pour rependre les termes d'Achille Mbembe1 ont aujourd'hui, plus que jamais le vent en poupe. Qu'il s'agisse de conflits entre pays, des rapports de domination entre peuples, ethnies, couleurs de peau, des rapports d'exploitation économique... ou plus près de nous des rapports entre enfants au sein des écoles. De la cour de récréation aux apprentissages, cette "culture" imprègne aujourd'hui plus jamais les esprits. L'idée que la guerre soit une solution et qu'il faille la préparer, ici en s'instruisant mieux, là en niant les savoirs, cette conception façonne bien trop  souvent encore en sous-main les cours de sciences, de langue, d'histoire, de lettres, de géographie d'économie, de technologie, de philosophie... même si nous sommes un certain nombre à en dénoncer l'aspect catastrophique.
Le cahier du LIEN
  • Édito. Contre la violence : espoirs, outils, analyses
    Claire DESCLOUX

  • La pratique de la médiation par les pairs à l'école active
    Julie BONIN

  • Gros plan sur la violence masquée de l'école
    Catherine LEDRAPIER

  • Tunisie 2019 « Mon coeur a tant de peine... »
    Mounira KHOUADJA

  • Vivre ensemble sans violence : est-ce envisageable ?
    Claire DESCLOUX

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