Débat public sur l'école : risques et exigences
Le SGC, le 20 Novembre 2003
Le débat sur l'école
est lancé dans un contexte bien particulier. Il s'inscrit dans
une période où les diverses mesures politiques ont fait
s'élever beaucoup de contestations dans le champ éducatif,
comme dans le champ culturel ou social. Aujourd'hui est prônée
une plus grande autonomie des établissements et on entre dans une
logique affichée de mise en concurrence des établissements,
privés ou publics. On désectorise en faisant reculer ainsi
le principe essentiel de la mixité sociale. Alors qu'autant d'entorses
sont faites à l'Ecole pour tous et que d'autres se préparent,
on sent bien que le débat ne peut ni s'enfermer strictement sur
l'école, ni évacuer l'analyse d'une situation qui dépasse
le cadre de notre hexagone...
Revenir sur l'idée de tronc commun du collège unique en préconisant une filiarisation de fait amènerait à orienter précocement les élèves scolairement fragiles et/ou n'ayant " pas le goût " des études... sur la voie professionnelle et le technique court. Cela relève de la mauvaise foi. C'est sembler ignorer que cela concerne essentiellement les enfants des milieux populaires, sur fond d'aspirations sociales déjà moins ambitieuses de leurs parents à leur égard. Et on connaît le sort de la majorité des élèves fréquentant des structures ou filières spécifiques : ... même si parfois cela est formellement possible, peu en sortent. Cette proposition qui en appelle au bon sens naturalise en fait les aptitudes et les goûts individuels, camouflant la précocité de la ségrégation sociale en matière d'accès à l'éducation.
C'est pourquoi il est pour nous particulièrement toujours nécessaire de poursuivre l'analyse des missions et des enjeux de l'école, dans le refus réitéré de tout échec ségrégatif.
I/ Quelles missions de l'école ?
Adapter l'école aux besoins de son environnement,
en décentraliser la gestion pour qu'elle s'adapte " aux indispensables
changements requis par le développement des technologies modernes
et des restructurations industrielles et tertiaires " et " qu'elle
puisse développer de nouvelles formes de partenariat
(avec l'entreprise)
(2) " ?
Sur fond de chômage persistant, la formule pourrait être séduisante...
en premier lieu auprès de la population la plus précarisée
face à l'emploi.
Ce serait une nouvelle étape de l'instrumentalisation de l'école
au service des besoins économiques, ce qui - contrairement à
ce que beaucoup pourraient croire - creuserait encore les inégalités
scolaires pour plusieurs raisons :
1) Une école pour l'emploi, c'est une tendance déjà
très lourde dans les familles populaires... et un facteur de
démobilisation des élèves, dès lors que ce
qui leur est proposé n'apparaît pas directement " utile
" à ce projet (projet lui-même souvent précaire
et/ou fantasmé). Réduire l'école à cette fonction
sert le renoncement à l'ambition culturelle pour tous, en flattant
le pragmatisme à courte vue chez les jeunes en difficulté
(" j'ai pas besoin d'aller à l'école, je veux faire
pompier ")...
2) Ce serait un abandon des missions fondatrices de l'école qui,
à côté de sa fonction sociale (préparer les
jeunes à s'insérer... professionnellement aussi) a une
fonction anthropologique et émancipatrice : assumer la transmission
des savoirs accumulés par les générations passées,
permettre à chacun de s'émanciper intellectuellement de
son histoire particulière en accédant à des outils
de compréhension du monde à portée plus universelle,
assurer ainsi un lien intergénérationnel élargi,
ouvert sur de nouveaux possibles à la fois individuels et collectifs.
Car s'il revient à l'école de préparer les jeunes
à s'insérer dans la société, elle doit tout
autant leur permettre de participer à la transformation de cette
dernière, sur la base des valeurs fondatrices du lien social que
l'école est chargée conjointement de promouvoir. La liberté,
l'égalité et la fraternité seraient-elles des valeurs
archaïques ? Servent-elles encore de principes organisateurs de la
société française ? Où se donnent-elles à
voir et à vivre dans le quotidien scolaire ?
S'insèreront-ils dans une société d'individualistes
en concurrence, séparés les uns des autres et à la
merci de ceux qui voudront jouer avec cet individualisme ? ou dans une
société de gens responsables, capables d'échanger,
de débattre et de créer ?
Si ces grands principes d'égalité face à l'Ecole
méritent d'être sauvegardés, on doit avoir également
l'ambition de les incarner dans les pratiques quotidiennes, face aux apprentissages
eux-mêmes.
II/ Quelles propositions pédagogiques ? D'autres
pratiques et une réflexion sur les savoirs :
Jusqu'ici on a recherché à motiver les élèves
par des activités trop souvent présentées comme aménagements
périphériques à l'acte d'apprendre (sorties, intervenants
extérieurs, itinéraires de découverte...), ce
qu'elles peuvent heureusement ne pas être .
Jusqu'ici on a tenté de " réparer " ce qui a mal
fonctionné : heures soutien, dispositifs d'accompagnement à
la scolarité, classes-relais, etc.
Or, avancer sur la question de la démocratisation de l'accès
au savoir exige un bond qualitatif : c'est le cœur même des
pratiques pédagogiques qu'il faut aussi - et d'abord - refondre...
Il s'agit moins de " mettre l'enfant au centre du système
" que de mettre le rapport des élèves
au savoir et à la culture et à la création
au centre de nos préoccupations professionnelles. Autrement dit,
de conjuguer prise en compte de ce qu'ils sont et savent (ou croient savoir)
et égale exigence de les amener à s'emparer de savoirs socio-historiquement
éprouvés.
Appuyés sur une réflexion épistémologique
et sur l'histoire culturelle, de tels dispositifs existent déjà.
Ils ont prouvé leur efficacité dans divers champs disciplinaires,
aux différents niveaux de la scolarité. Battant en brèche
- pour les élèves comme pour les enseignants - le sentiment
de fatalité, ils permettent de restaurer l'estime de soi et le
désir d'apprendre, mais aussi de constituer les classes comme ensembles
solidaires d'apprenants. Dans l'acte d'apprendre, se constitue un regard
à la fois interrogeant et critique, exigeant et créatif
sur le monde. De telles pratiques existent et n'attendent que d'être
mises en partage...
III/ Transformer la formation pour de réelles
transformations :
Jamais la question des contenus d'enseignement n'a été
aussi centrale. Pour des raisons très contradictoires, la principale
étant que le débat sur les structures s'est enlisé
depuis 20 ans dans une logique de gestion des flux dont le résultat
est évident aujourd'hui. Le système s'est massifié
mais pas démocratisé et même si réapparaissent
des projets prétendument " modernes " de réintroduction
de filières post-cinquième nous affirmons avec beaucoup
d'autres dans l'école qu'il n'y a là que des impasses.
Dans ce débat sur les contenus d'enseignement, il y a une piste
essentielle : il n'y a pas de savoir sans analyse, par l'apprenant, avec
ses pairs, des processus qui lui ont permis de se construire ce savoir.
Il existe aujourd'hui des connaissances sur la genèse des savoirs,
portées par des " intellectuels collectifs ", par des
chercheurs, des militants-chercheurs, mais ces connaissances ne sont pas
enseignées. Il ne s'agit pas de " l'apprendre à apprendre
", qui consiste souvent à s'exercer un peu plus... à
l'exercice. Non pas à l'exercice critique du savoir mais à
son contraire, l'exercice d'exécutant, celui qui prépare
mentalement à toutes les docilités et à tous les
aveuglements.
Il ne s'agit pas de proposer une " discipline " de plus aux
programmes des écoles, collèges et lycées, mais d'associer
étroitement dans les moments de formulation, d'aboutissement des
démarches, des moments d'analyse en retour sur les étapes
de la construction, pour chacun, pour le groupe. De mettre à l'œuvre
des situations de recherche authentique (comme peuvent l'être les
TPE, voire les IDD) malgré toutes les embûches mises sur
leurs chemins - qui permettent aux jeunes une véritable déstabilisation/élaboration
de leurs savoirs.
Porter le débat sur ce terrain, c'est aussi mettre en relation
l'école et le monde du travail qui souffre de la contradiction
des demandes sociales : le salarié doit être performant,
s'impliquer, laisser son analyse critique au vestiaire, jouer la concurrence
et en même temps il devrait avoir de l'initiative productive ! C'est
interroger les finalités de l'école, non pas à travers
des discours consensuels mais dans toute pratique pédagogique.
Il est temps de prendre en compte cette idée qu'il y a des savoirs
sur la construction des savoirs et sur les démarches de création
et que lorsqu'ils ne sont pas construits, ils privent les apprenants d'une
véritable appropriation critique, ainsi que d'une construction
de leur citoyenneté.
De plus un débat sur l'école est nécessairement un
débat sur les activités péri-scolaires organisées
des enfants ou des adolescents (loisirs, culture sportive, bibliothèques,
activités diverses). Non pour leur demander d'être des soutiens
à une activité scolaire qui serait peu épanouissante
mais au contraire d'être des activités dans le droit fil
culturel de ce que devrait être l'école : un formidable
lieu de culture et d'émancipation.
Marcel CRAHAY, L'école peut-elle être juste et efficace ?, De Boeck Université, 2000. retour au texte
(2)" Education et compétence en Europe ", Rapport stratégique de l'ERT (Table Ronde des industriels européens) retour au texte