Simon Brest et Armand Gatti nous ont quittés

par Josette MARTY

Simon Brest poète

Un poète ne meurt pas. Son dire et son poème irriguent la langue mais son cœur peut décider de s'arrêter de battre. Fin mars Simon Brest a rejoint la profondeur de ses terres du sud. Ses « Méditerranées » comme il disait. Simon Brest avec sa voix d'occitan passait régulièrement la Loire pour animer avec le Secteur/Poésie Ile de France les ateliers d'écriture proposés à l'Action Culturelle du Rectorat de Créteil. Il y avait les ateliers conçus en commun à partir de ses textes, des mots de ses textes. Il y avait dans son dire une profusion d'images d'où émergeait une polysémie qui engageait à l'écriture. Puis, il y avait son dire, puissant où chaque mot résonnait comme s'il venait pour la première fois  frapper l'oreille et chambouler émotions et significations. Et les boutades devant des écrivants soucieux de bien faire, inquiets d'une évaluation et lui disant calmement : » Quand je vois que les rats de mon bureau ne rongent pas mes manuscrits, je me dis qu'ils sont toxiques pour le commun du sens ». Instituteur, il savait parler aux enfants. Comme un maitre du Haî ku enseigne l'élan ascendant de l'image et du verbe , il savait enseigner l'économie des formules. Et pour illustrer ces quelques lignes écrites en référence aux années 1984/1990, je donne à lire ce poème qu'il aimait. Soumis à la lecture d'enfants de CM, ceux-ci avaient proposé une première version de lecture-écriture puis une seconde, aidés par Simon Brest. Simon Brest était lauréat de nombreux prix de poésie dont le prix Antonin Artaud.

L'arbre fossile
... ce qui monte des cendres
Ce qui descend des monts. L'arbre
ultime final de l'arbre
sans archet ni public
cavalier aux dents serrées
dont la mémoire est feuillage
traces d'ongles sur le vertige
puis pour demain
masque gravé à la vie jusqu'aux rides
pommelles du silence
gisant poème
-le prince des dépossédés

Le poème sans nom
Il ne montre pas ses capacités
Il veut se faire gisant
Il ne développe pas
Mais demain il se développera
Il se forme par le vide
Il se cache dans le sombre
Cherchant son ombre
Mémoire et feuillage
C'est l'ultime final.

(Reprises dans les archives de Josette Marty)

Le site de Simon Brest

L'article de La Dépêche


Comment le GFEN a rencontré Armand Gatti


Au début du mois d'avril, dans un dernier voyage, dans un temps maintenant suspendu, Armand Gatti, le grand voyageur, a quitté Montreuil et la Maison des mots de la Parole Errante, ces mots dont il disait :

« Les mots de la parole errante ont devant eux quatre mille ans d'histoire. Et ils s'agenouillent dans un exercice de concentration oriental, comme s'il fallait maintenir le temps en suspens. »

C'est au travers de projets d'écriture dramatique ou épistolaire que le GFEN a rencontré Armand Gatti.

D'abord l'expérience de Toulouse où Gatti crée une pièce avec des jeunes en insertion à partir de la figure de Makhno, anarchiste russe malmené par la Révolution d'Octobre. Nicole Grataloup analyse ce travail où les jeunes se découvrent reconnus en s'identifiant au héros puis se dé-identifiant. Ce processus de subjectivation passe du registre de l'Imaginaire au registre du Symbolique par le combat avec les mots. Les jeunes gens qui  vivaient leur langue comme une langue assignée à leur relégation construisent un présent vivable au travers d'un passé historique pour envisager leur avenir.
La vidéo qui relate l'expérience s'intitule « Nous ne sommes pas des personnages historiques », elle fut le support de séquences de travail sur un stage du Mouvement. (Dialogue 83/84, Lire)

Puis un projet d'écriture épistolaire fit se rencontrer des enfants de Cours Moyen dans une ville Yutz près de Thionville avec le livre « La Parole Errante ». Chaque matin, l'instituteur lisait dans le gros livre et les élèves ont voulu en faire autant. Zined, une petite de l'immigration a commandé le livre. Elle le reçut. Une correspondance s'installa entre Montreuil et Yutz. A Montreuil, on découvrit que les correspondants étaient des enfants. Peu importe, ni Gatti, ni Hélène Chatelain n'étaient dans le prêt-à-porter pédagogique. Foin du niveau, nous étions entre humains à s'échanger des lettres.  (Dialogue 104/105, Lire).

Suivant les voyages de Armand Gatti et Hélène Chatelain, il y eut une autre découverte, la découverte du Personnage de Paddy Doherty. En pleine guerre d'Irlande du Nord, pendant la répression des troupes anglaises, Paddy Doherty créait un lieu du lire et de l'écrire pour des jeunes maintenus dans l'illettrisme par la force d'occupation. Armand Gatti en fit un lieu de création où les jeunes furent confrontés à leurs mots.

« ...ce sera l'heure impensée des écritures. (Peuvent-ils (les jeunes) devenir écritures pour dire une histoire qui doit devenir la leur ?) Mobiliser leurs mots les rend malades. A peine les inscrivent-ils sur une page qu'ils meurent de la maladie des gosses irlandais qui s'aventurent dans les rues qui leur sont interdites... » p. 894 La parole Errante (Dialogue 107, Lire)

Nous souhaitons que ces projets d'écriture émancipatrice soient diffusés et se démultiplient. En ces temps de mémoires confuses, il est plus qu'urgent de s'adosser à des écritures qui traversent les ressentiments, les haines pour s'intégrer aux luttes des peuples et des sujets qui soulèvent la chape de leur aliénation. Armand Gatti fut cet homme, ce géant qui ne cessa de parachuter des mots sur des feuilles blanches pour nouer le réel au poème et au mythe. Le jeune homme du Maquis réfugié dans la forêt de la Berbeyrrolle en Limousin, arrêté, puis évadé nous enseigne la force performative des mots. Sa guerre fut celle de ses compagnons de combat mais elle fut guerre avec les mots, une proclamation pour mettre en scène qu'écrire n'est pas un confort mais un combat.  D'abord avec soi puis avec les autres. Terminons par une parabole prise dans l'épilogue de la brochure bleue, couleur des cahiers anciens intitulée : « Légende des terrains de parachutages », brochure née d'un travail d'écriture avec des lycéens et collégiens en Limousin :

« le saut/ donne/ au moment où l'on touche/la page blanche/un sentiment de démesure/ une multiplication de soi / On remplit l'espace d'un seul coup/ l'idée de limite/devenant insupportable »

« Le saut devenu pour Gatti une des paraboles les plus fortes du risque d'écrire. »

Référence bibliographique : « La Parole Errante » Editions Verdier