Colloque Chaire Unesco, ENS Lyon des 26 et 27 mars : "Former les enseignants dans les établissements scolaires"





Bon nombre d'enseignants disent s'être formés « sur le tas », dans le cadre de l'établissement, au contact de leurs pairs. Cette problématique d'une formation in-situ venant en complément de la formation initiale nécessite une réflexion quant à sa mise en oeuvre et aux modalités d'une institutionnalisation qui ferait des EPLE des « établissements formateurs ». Certes, la formation en établissement favorise les échanges entre les différentes disciplines et contribue à la transmission intergénérationnelle de pratiques professionnelles mais ne convient-il pas d'être prudent en internalisant la formation en établissement à moyens constants et en comptant uniquement sur le volontariat des enseignants à se former « tout au long de la vie » ?  Alternant conférences, ateliers et témoignages, les participants du colloque ont exploré les différentes facettes de cette formation sur site dont il est nécessaire de délimiter les contours, d'étudier les modalités possibles pour passer de l'informel à des laboratoires permanents et accompagnés où les pratiques deviennent objets d'étude. 

Apprendre sur le lieu de travail

Patrick Mayen, enseignant chercheur en didactique professionnelle pose d'emblée la question : apprend-on sur son lieu de travail ? Pas toujours, assure-t-il du travail : il y a une différence entre avoir de l'expérience et faire une expérience. Il ne suffit pas de se réunir sur un lieu de travail pour y apprendre. L'analyse du travail permet l'analyse des conditions qui mènent à la professionnalisation. Il aborde la notion de potentiel d'apprentissage des situations
Comment et pourquoi apprend-on au travail ? Opérant un pas de côté, il nous emmène dans une PME (un garage) pour un repérage des conditions de situations de travail apprenantes. Lorsque l'analyse de la panne se transforme en collectif centré sur la résolution du problème posé, chaque intervenant de la chaîne approfondit ses connaissances professionnelles, à condition cependant qu'il y ait un accès au résultat de l'action, des ressources et l'appel au collectif. L'apprentissage réussi s'appuie sur « un matériau qui résiste »  et une activité réflexive tout au long de l'action. La rencontre permanente de situations complexes permet la réactivation et la succession d'apprentissages, amène les progrès. 
Certaines situations permettent de maintenir un niveau d'apprentissage élevé, d'autres moins. Une situation apprenante l'est de quelque chose. De quoi? Un groupe de situations, un parcours, la mise en relation des situations avec des professionnels différents. Ce qui renvoie à la question de la formation par alternance en fonction du potentiel des situations. Découvrir de ce avec quoi, avec qui nous travaillons génère des changements de point de vue, de position. Analyser des situations à la fois semblables et si différentes permet d'en comprendre les dysfonctionnements et construire des solutions concrètes. Ce qui ne suffit pas à installer des habitudes de nouvelles capacités : la difficulté est de tenir dans la durée ; l'entrainement est une fonction principale de l'apprentissage.


Former en établissement

Pour Luc Ria, professeur à l'IFE et porteur de la chaire UNECO,  un déplacement des enjeux de formation initiale et continue se profile aujourd'hui avec en filigrane cette question : peut-on apprendre à enseigner en dehors des situations professionnelles ? L'apprentissage de gestes professionnels passe forcément par l'exercice du métier en interaction avec des enseignants « de terrain » avec alternance entre temps de travail et temps de formation. L'établissement d'accueil peut être un lieu où l'on travaille sur les pratiques pédagogiques et à la transmission des savoir-faire enseignants à condition d'impulser et d'institutionnaliser ces temps de réflexion.
Comment passer d'une culture disciplinaire individuelle à une culture plus transversale et solidaire ? Comment transformer sans formater ? Il existe des attentes spécifiques en formation sur site. Et même si parfois le besoin ne s'exprime pas, il y a nécessité de revitaliser le métier, susciter des controverses professionnelles. A l'échelle internationale, cela existe depuis des années : il faut construire une synergie entre les pilotes de la formation initiale et de la formation continue, mobiliser des ressources trans générationnelles de l'activité professorale.
De nouveaux outils existent : la vidéo-formation qui permet de mobiliser un triple jeu miroir pour apprendre d'une activité tierce, apprendre de sa propre activité, apprendre de l'activité des élèves ; les outils d'analyse à s'approprier progressivement.
Il relève trois obstacles : dépasser les utopies, garder un projet ambitieux, dépasser les pratiques informelles. Il faut s'approprier les outils pour élaborer des étapes d'analyse et de construction de solutions sur le terrain. Il donne les clés de la réussite : une équipe de pilotage, une équipe des personnes-relais de l'établissement, la formation de ces équipes avec un volume d'heures de formation intégré et annoncé dans l'emploi du temps sur des projets thématiques collectifs.

Le soutien du Ministère

Madame la Ministre de l'Education nationale insiste sur l'importance qu'elle accorde à cette démarche sur la formation des enseignants, thème majeur de la réforme qui vise à reconstruire les modalités de formation des enseignants. Il s'agit de remettre le geste professionnel au c?ur de la formation car "enseigner est un métier qui s'apprend". La formation par alternance au sein des concours rénovés permet une entrée progressive dans le métier qui induit une pédagogie particulière. Pour la Ministre, il faut que cette période soit un réel moment de formation et non une période d'activité professionnelle non encadrée. Il faut reconnaître à l'établissement scolaire la même mission formatrice qu'une entreprise ou un hôpital.  La place de la formation doit être une brique essentielle au sein du projet d'établissement. 



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Cinq ateliers proposés aux participants : 

- Cohésion du groupe par l'improvisation théâtrale visant à donner des outils concrets aux formateurs d'une part, à analyser les effets générés par ce type de théâtre sur un groupe ; 
- Parcours hybride de formation à partir de la plate-forme NéoPass@ction s'inscrivant dans le cadre d'une analyse de l'activité enseignante pour inciter les participants à le mettre en oeuvre ; 
- Conduire une enquête collaborative sur un thème professionnel s'appuyant sur les outils conjuguant les apports des sciences du travail et de la philosophie de J. Dewey ;
-  Autoconfrontation simple, croisée et collective à partir de traces de l'activité enseignante (vidéos, photos) dont l'enjeu est l'appropriation de méthodes d'analyse de l'activité tout en proposant des cadres facilement utilisables en formation.


Représenté par Jacqueline Bonnard et Jacques Bernardin, le GFEN a animé l'atelier :Vivre des démarches d'apprentissage en formation - Place et enjeux de l'expérience dans la dynamique d'établissement.
30 participants à chaque fois. Dans un premier temps, il est proposé de vivre le texte recréé. Il s'agit d'un poème de Jacques Prévert, Le déjeuner du matin.  Situation-défi impossible à résoudre seul mais qui peut l'être à plusieurs, à l'interface entre lire et écrire, dire. Du travail individuel à la mise en commun de ce qui a été retenu en petits groupe à la récréation du texte où chacun affûte son argumentation, les participants ont été étonnés de la puissance du collectif dans la résolution de la tâche. Sur le plan du contenu, l'activité a permis de travailler sur le fond et sur la forme. L'analyse réflexive qui a suivi a permis d'identifier plusieurs enjeux de cette activité : la mobilisation sur une tâche, le rapport à la langue, au texte et à l'auteur, la création d'une dynamique collective, le principe d'homologie en formation qui permet de vivre de l'intérieur le processus d'apprentissage. La deuxième partie de l'atelier a porté sur l'analyse de quatre grilles de formation utilisant ce principe pour en décrypter la dynamique. Quelques éléments invariants : des stages filés, un appui sur un corpus de données émanant de l'établissement, l'analyse de situations réussies, le vécu de démarches d'apprentissage, l'élaboration d'outils ou des pratiques à tester à l'intersession.   

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Deux tables rondes donnent la parole aux acteurs de terrain : A quelles conditions l'établissement est-il formateur ?

La première est animée par Annie Tobaty (IGEN) "Rôle et fonctions des pilotes dans la formation sur site" pose le rôle du chef d'établissement dans cet espace.
Deux principaux de collège et deux proviseurs de lycée y participent. La posture du chef d'établissement est au centre du débat. Comment créer une culture commune pour des enseignants de statuts différents ?  Comment sortir du statut hiérarchique pour devenir un collaborateur ? Une des réponses est de faire appel à un chercheur pour avoir un regard extérieur sur ce qui se fait dans l'établissement en utilisant par exemple l'outil vidéo avec auto confrontation et confrontation simple.  Il est possible également d'organiser l'accueil et la formation des professeurs stagiaires en institutionnalisant l'accompagnement par des collectifs d'enseignants confirmés. Cela est rendu possible par une organisation temporelle et la mise en réseaux. Chacun s'accorde à dire que la gestion du climat de l'établissement dépend beaucoup du pilotage administratif ce qui nécessite une confiance réciproque absolue mais... pas aveugle. 


La deuxième table ronde animée par Patrick Picard (responsable de Centre Alain Savary) s'intéresse à "L'articulation des formations entre échelle locale et académique : les enjeux pour les formateurs" .
Une équipe d'enseignants décrit la mise en place d'un collectif de travail à partir de problématiques locales avec l'appui d'un chercheur : vidéos de classe avec un protocole de travail (auto confrontation simple, auto confrontation croisée, auto confrontation collective). On passe d'une logique de formation individuelle à une logique de formation collective. Dans un collège de Montbéliard, l'usage de la vidéo permet également une analyse réflexive tout en installant de nouvelles habitudes comme "assister au cours de l'autre". Mais comment articuler cette formation locale et la formation académique ? On constate une opposition entre les catégories de formateurs et un problème de positionnement des cadres. Comment professionnaliser le formateur ? Faut-il des formateurs en résidence ?
Quelques conditions organisationnelles sont posées : le formateur "pair praticien de terrain" ; un suivi de ce qui se fait et ce, sur plusieurs années ; un chef d'établissement "accompagnateur" ; la valorisation des compétences des enseignants qui se forment. 
Les contenus à travailler : caractéristiques des situations réussies (favorables à la réussite des élèves ) ; penser global, agir local ; permettre aux collègues de construire des outils pratiques à expérimenter ; permettre la communication. 

Lors de la clôture du colloque trois grands témoins se sont exprimés sur les  Lignes de force et points d'alerte dans la conception de "l'établissement formateur du XXIe siècle".

Mamadou Gogbeu, enseignant-chercheur à ENS Abidjan, présente les fonctions de l'école normale d'Abidjan et s'interroge. Comment soutenir l'enseignement et les enseignants ? Comment faire pour asseoir du travail collectif ? Tout en soulignant que le contexte ivoirien est très différent du nôtre, il retient le principe de la vidéo-formation comme outil particulièrement intéressant.









Patrick Rayou, professeur à Paris VIII souligne que la thématique de l'établissement formateur est récente dans notre système éducatif même si se former en établissement, ça se fait déjà. C'est en effet dans l'établissement que les enseignants disent s'être formés. D'une manière générale, on se forme par étude de cas, mais il met en garde contre l'illusion de la recette car il y a besoin de l'apport de savoirs théoriques pour étayer les analyses. Il propose d'inscrire la formation dans le temps et dans l'emploi du temps des enseignants.






Pour Philippe Meirieu, le fil rouge de ce colloque est  "le praticien réflexif". Il y a nécessité de s'appuyer sur l'atout de la formation en établissement qui permet les interactions directes sur les pratiques, l'explicitation des problèmes en situation et "la parenthèse intellective" qui permet de les résoudre. 

Il souligne l'importance du principe d'isomorphisme mis en oeuvre dans les ateliers du GFEN, principe de cohérence avec une difficulté réelle : le statut de l'enseignant. Car la formation fonctionne toujours sur le principe d'enseignement quand il faudrait faire preuve de créativité pour inventer d'autres pratiques. L'alternance est toujours aussi problématique car elle interroge la formation de nos élèves. Rappelant la conférence introductive, il insiste sur le modèle de "situation  à potentiel d'apprentissage" à exploiter dans le cadre de cette modalité de formation. 

Jacqueline BONNARD

Voir également :

- Le colloque sur le site de la chaire Unesco "Former les enseignants au XXIème siècle" 

- L'article de Philippe Meirieu  au sujet du colloque paru sur le Café Pédagogique

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