Edito n° 125

Le travail : s'en affranchir ou le libérer?

Francis Tiédrez

Le bagne réside là où des coups de pioche sont donnés
qui n'ont point de sens, qui ne relient pas celui qui les
donne à la communauté des hommes. Et nous voulons
nous évader du bagne.

Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes


Revalorisation du salaire, libération du travail
Ainsi donc, en cette année 2007 le travail aurait été rétabli dans sa dignité. Plus sobrement, constatons qu'il fut cœur de cible pour les discours politiques dominants. Moins naïvement, disons plutôt que c'est son ombre, la "valeur travail", qui fut dévotement invoquée alors que sa brutale réalité socio-économique, la contrainte salariale, devenait ainsi le fantôme de cette ombre. Alors ? Amorce d'une prise de conscience irrépressible ? Leurre cynique ?

Depuis quelques lustres, le travail est médiatiquement tenu pour un "coût" au seul motif que les salaires ont un prix tandis que la "pensée" unique promeut les derniers avatars d'une hypocrite "réhabilitation du travail manuel"(1), trentenaire pourtant bien usagée, qui reprenait déjà le thème du labeur rédempteur du pétainiste "Etat Français". Il est évidemment moins dispendieux de réhabiliter (par le Verbe lyrique) une "valeur" que de libérer concrètement une réalité asservie : à coup de com' et de cérémonies républicaines, "vendre" de la "valeur-travail" s'est avéré un jeu d'enfant pour des publicitaires qui avaient déjà réussi la diffusion de lessives, la mystification sur un abyssal "trou de la Sécu" et la confusion sur une astronomique "Dette" publique.

Quelques faits demeurent têtus :
- Aucune flagornerie envers le travailleur n'abolit le fait de la mise en location du salarié.
- Même acheté plus cher, le temps de travail reste du temps vendu.
- Le travail est la seule source légitime de richesses.
Et ces faits portent un nom : ainsi celui d'aliénation pour désigner la contrainte (que subissent tous les salariés pour accéder à cette activité socialement utile qu'on nomme travail) de se soumettre à qui possède et donc décide : mot qui écorche tant de plumes. A fortiori relèverait carrément de la camisole la perspective de cesser la vente, en échange d'un salaire, de l'ensemble de ses capacités de produire et de créer : ce serait l'abolition de la condition salariale, voyons ! Autant dire l'abolition du travail ! Eh bien soit !
Disons-le...

Pour nous c'est un projet, honnête et ambitieux, peut-être délirant aux yeux de ses ennemis, mais légitime au regard d'une ambition humaniste. Cette exigence n'exprime au fond rien de plus que le refus de tenir pour loi naturelle (et donc nécessité éternelle) cette contrainte imposée par quelques hommes à tous les autres de leur vendre leur force de travail. Il faut bien convenir alors que si le travail est aliénant ce n'est pas le fait d'une malédiction biblique mais bien parce qu'il a été lui-même, historiquement, aliéné. Et notre conviction reste que ce que les hommes dans leur histoire ont produit, ils peuvent historiquement et collectivement l'abolir. D'autant que des indices convergents en montrent la potentialité actuelle : ainsi de la nécessité, exprimée dans les entreprises, de faire appel à l'intégralité des ressources de chacun mais élan stérilisé par sa clôture dans une relation contractuelle qui empêche le salarié de réaliser jusqu'au bout son désir d'inventer, son besoin de décider avec les autres de l'organisation présente et d'imaginer avec eux les projets pour leur avenir commun. Ainsi encore de la liberté au travail caricaturée en "autonomie au poste de travail" pour les producteurs industriels ou en "mission", chronophage pour les cadres.

Il va de soi que reste vitale la lutte quotidienne et opiniâtre pour que tous accèdent à un emploi et que chacun perçoive un salaire qui, à défaut de pouvoir jamais être "juste", permettrait du moins une vie décente. Mais l'enjeu fondamental du travail aujourd'hui demeure bien celui inscrit dans l'alternative : dépossession de soi-même ou bien création continuée de soi dans et par des activités transformatrices de notre monde, de notre environnement. Le besoin pleinement humain est dans la création et, par là, dans la satisfaction de besoins radicalement nouveaux. Et c'est par cette dimension anthropologique du travail que l'éducation nouvelle est profondément interpellée.

Du travail aliéné vers la création en partage
Mais cette interpellation ne provoquerait aucun dynamisme si n'existait pas déjà, dans cette réalité aliénée et en dépit de la tonalité morose des mentalités, des éléments de liberté dans le travail, des échantillons positifs, des prémices encourageantes, bref des preuves que la désaliénation est, aujourd'hui même, une possibilité réelle.

Si on veut imaginer une figure présente du 'travail libre' satisfaisant le seul besoin spécifiquement humain : l'activité créatrice, c'est sans doute dans les activités productrices les plus créatrices qu'on ira spontanément les chercher. On rencontrera alors l'artisan, malgré son net déclin historique, et, surtout, le créateur artistique. Selon nous ils préfigurent le travailleur dans son authenticité en ce sens qu'ils s'investissent totalement dans le projet qu'ils conçoivent et dans l'objet qu'ils humanisent ; ainsi ils "s'objectivent" et s'y accomplissent. L'acte créateur peut se prendre comme une référence éclairante.

Mais les conditions de son exercice ne permettent pas pour autant de considérer les artistes comme des Elus d'ores et déjà en Terre promise, ou une avant-garde de libres travailleurs accomplis ! L'aliénation sociale d'ensemble contamine toute création personnelle et, en un sens, plus que jamais depuis les mécénats princiers de la Renaissance. L'objectivation d'un auteur dans son oeuvre dégénère en aliénation d'un producteur dans son produit dès que l'oeuvre se marchandise chez un galeriste ou quand le créateur devient un producteur quand il ne fait plus que répondre à la commande et correspondre au cahier des charges d'un mécène.

Il faut pourtant redire la leçon de Brecht : nul ne peut se prétendre pur de toute aliénation au seul prétexte qu'il serait peu ou prou dispensé du travail social productif et en arguant de ses seules vertus personnelles. Si ce n'est pas l'écrivain Flaubert qui fusille les Communards, le rentier Flaubert n'avait-il pas de motifs de s'en féliciter ? Si c'est bien Crassus qui crucifie les 6000 esclaves compagnons de Spartacus, n'est-ce pas un peu la tranquillité de Cicéron qu'il assure ainsi ? On peut soutenir l'art en investissant par exemple dans la création de musées (Venise, Paris, etc.) les richesses extraites du caoutchouc asiatique ou pompées dans le pétrole africain : l'amateur d'art clairvoyant doit simplement s'aveugler sur le sort des populations, adultes ou pas, qu'il exploite.

Ni l'artiste ni son oeuvre ne sont déjà libérés puisque le travail de l'ensemble des hommes ne l'est pas encore. On voit ainsi se confirmer le caractère essentiellement collectif des désaliénations authentiques : alors que la création artistique est fréquemment une oeuvre d'expression individuelle, le travail unicode2utf8(0x2014) activité essentiellement sociale dans ses formes comme dans son but (l'échange) unicode2utf8(0x2014) ne l'est jamais. Toute extrapolation de la création artistique vers l'ensemble de la production sociale est donc fallacieuse.

Il nous paraît plus fécond parce que plus juste de mettre au jour dans toutes les activités sociales : entreprise industrielle (cf. article de N.Grataloup sur les conducteurs de trains), classe scolaire ou formation d'adultes (cf. articles de M. Huber, P. Billerey, N. Grataloup, H. Degoy), services
de tous ordres, etc., la germination créative qui vivifie déjà des tâches encore mortifères. Ce sont de telles expériences qui étayent notre conviction que tous les sujets sont déjà peu ou prou créateurs d'une réelle activité transformatrice y compris au coeur de tâches aujourd'hui caricaturalement réduites au squelette du "travail prescrit" et rétribuée à cette mensongère mesure. Tout ce qui manifeste ce passage de l'agent de production au sujet d'une création et converge ainsi avec notre souci de désaliénation a donc sa place dans ce numéro : c'est une vocation de l'éducation nouvelle que de faciliter, pour chacun(e) dans les activités de son âge, de sa fonction sociale, de son activité professionnelle, la prise de conscience de son pouvoir de soi sur soi, sur son activité et sur le monde.



1- Vers 1975, Lionel STOLERU, ministre de Giscard d'Estaing, avait lancé ce slogan au nom de la défense de l'enseignement professionnel. retour au texte


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