Pierre Colin nous a quittés

Pierre Colin nous a quittés. Après une longue maladie, il s'est éteint doucement lundi 5 mai au matin.


Intervention de Michel Ducom aux obsèques de Pierre Colin, Martres sur Rivière, le 7 mai 2014

Pierre Colin aimait les enfants. Non pour ce qu'ils étaient ou ce qu'ils pouvaient devenir, mais pour ce que lui, poète, voyait en eux : cette parcelle de cosmos insatisfaite, ce pouvoir de chercher, cette aptitude à interroger autour d'eux que tous les enfants portent. Jeune enseignant il avait compris que les promesses d'humanité s'éteignent vite quand les forces à décérébrer sont en route. Aussi il devint très vite un chercheur en pédagogie, d'abord avec la pédagogie Freinet puis avec le Groupe Français d' éducation nouvelle, le GFEN.

Je témoigne ici au nom du GFEN, dans cette nombreuse assistance, de très nombreuses années de sa militance dans l'éducation nouvelle.Celui qui s'est éteint avant-hier fut un militant passionné et passionnant.

D'abord ce fut un très grand enseignant, courageux, inventif, ne laissant pas en place les idées convenues, sans arrêt disant haut et fort leurs quatre vérités à ceux qui font semblant de travailler alors qu'ils cessent de penser et d'agir sur les chemins d'émancipation. Conflit, recherche, passage à la critique, écoute et audaces furent ses étoiles-guides. Souci d'égalité et volonté d'abolir les injustices faites aux enfants furent ses autres boussoles. Il allait de la pédagogie des adultes à celle des petits, les enrichissant mutuellement, relativisant les vérités et les trouvailles pour faire mieux, toujours mieux, pour l'épanouissement des possibilités humaines dont il partageait avec nous qu'elles sont immenses.

Il fut un chercheur- trouveur. La recherche ne pouvait aboutir au scepticisme ou à la contemplation mélancolique. Elle devait s'enrichir de vérités conquises - fussent-elles provisoires ? pour ouvrir le droit aux bonheurs de vivre, de grandir, de savoir, de penser, de débattre.  « Il faut reprendre aux mots leurs dernières comètes »  avait-il écrit il y a longtemps...

Certains trouvent pour eux, pour enrichir leur image, lui fut un homme du partage. Le souci de faire connaître accompagnait la passion de connaître. Une générosité permanente, il écrivait sans cesse, publiait,s'engageait au plus haut niveau de ses exigences dans les stages que nous mettions en place, quels que soient les obstacles : l'argent, la santé,les incompréhensions, car toute idée neuve est d'abord souvent  reçue comme une violence. Rien ne l'arrêtait.Impulsif, il apprit la patience, enthousiaste devant les découvertes et les idées,  il apprit à se maîtriser le plus possible pour se faire entendre. Il a laissé de très nombreux articles dans la revue Dialogue et dans Cahiers de Poèmes -revues du GFEN- Il fut directeur plusieurs années de cette dernière qui avait été créée par son ami l'écrivain Michel Cosem. Une oeuvre pédagogique majeure, liée aux chemins de la création,de l'auto-socio-construction des savoirs, de la pensée mythique, de l'imaginaire, de l'écriture. Générosité intellectuelle qui n'avait pour limite que son absence de concession à ce qui lui paraissait aller à l'encontre de l'émancipation des enfants, des êtres humains, des peuples.

Une personnalité de chercheur d'autant plus exceptionnelle qu'on ne pouvait séparer son engagement pédagogique de son engagement politique sans concession du côté des opprimés. Un engagement fidèle, - très jeune il avait écrit avec des amis un ouvrage « Citoyen d'autrui »_ engagement fidèle  qui lui valut des conflits et de l'estime, un engagement qui lui a permis de confronter sans cesse son combat savant avec celui que les hommes menaient en tant que bataille collective pour vivre mieux. Quand des populations entières méprisent aujourd'hui  la vie politique, lui a su, jusqu'aujourd'hui lui redonner sa force, sa pertinence comme mesure des actes humains. Terrible leçon, encore à découvrir.

Son engagement en écriture a été intimement mêlé à son action publique et à ses préoccupations intimes. Il a publié plus de trente ouvrages, il a rempli des carnets et des carnets,  travaillé, et surtout il a témoigné très souvent sur ce qu'était le travail d'écriture, à partir des avancées les plus contemporaines.  Non pas du côté des recherches formelles qu'il connaissait bien pourtant, mais du côté du partage de la pensée écrite. Du côté du sens humain et de la possibilité pour tous de penser à l'écrit comme on pense sous d'autres formes.

Pionnier des ateliers d'écriture pour adultes, en tant qu'écrivain d'abord puis ensuite en tant que chercheur en éducation, il passa une grande partie de sa vie à les développer. Universités d'été, stages nationaux, actions locales et internationales, rencontres d'animateurs,séminaires de recherche dans tous les domaines où l'écriture se donnait avant son action comme domaine « réservé » à quelques-uns.

Il apportait à la notion d'atelier d'écriture ses exigences à lui : qualité, émancipation, signification philosophique et hominisante.

Humaniste de l'action il passa dans l'éducation nouvelle un temps de combats. Il s'opposa à toutes les dérives, les baisses d'exigence,  les facilités qui finalement font perdre de l'énergie à ceux qui s'y laissent aller.  Il fut capable de mener des conflits, parfois isolé, pour que les gens et les choses changent, et de finir par les voir changer, car il était têtu, redoutablement têtu.

Il savait après de longues batailles reconnaître ses torts, pourtant, et sans se décourager reprendre l'action. Changer était pour lui une respiration, authentique, pas un vain mot,pas un mensonge. Changer était une affaire d'humanité qui commençait par soi-même mais dont l'aboutissement et la force ne pouvait-être que trempée,comme on trempe l'acier dans l'eau glacée, dans le collectif, nouveau combat

Il avait une bonne raison pour cela : il savait qu'il militait pour la tendresse des exigences partagées, pour une éducation différente parce que destinée à faire réussir tous les enfants, tous les adolescents, tous les adultes. Une utopie dont il poursuivit la mise ne oeuvre jusqu'à ces tout derniers mois, encore cette fin janvier à Tarbes, alors que depuis des années la maladie tentait d'avoir le dessus.

Organisateur de nombreuses universités d'été, de stages, de rencontres nationales, il dirigea le GFEN,dans la région Mi Py dont il fut responsable, au Secteur National Ecriture et poésie, au Bureau National et au Secrétariat général collectif pendant de nombreuses années.

Il permit à des milliers de gens d'écrire alors qu'auparavant ils ne s'en croyaient pas capables, et lui-même il ne lâcha jamais l'écriture. Il défendait l'action culturelle, depuis une association d'ateliers d'écriture ? Thot'M -  qu'il avait créée avec sa femme Maïté, compagne des combats, de tous les combats, et quelques amis,  pour expérimenter localement très vite des idées et des stratégies neuves

Questionnant sans cesse les  les mythes, l'imaginaire, les nouvelles fictions, les idées neuves, ami des peintres, des penseurs, des philosophes,débatteur avec les poètes, Il fut un militant de la pédagogie, de la création,un amoureux de la musique, et parfois, je le savais, il était celui qui disparaissait une semaine pour pécher joyeusement à la mouche la truite des Pyrénées, lui, le Breton, porteur des mythes de la mer.

Militant de l' éducation nouvelle à l'international, il développa - avec des amis qui sont ici et d'autres- du GFEN de Normandie, de Perpignan ou de la région parisienne- l'éducation nouvelle en Russie, du Caucase à saint Pétersbourg, une Education nouvelle qui existe toujours,solide, nombreuse, prometteuse malgré les crises.

On pleure en Ossétie du Nord un poète géant.

Car il fut aussi un immense écrivain une trentaine d'ouvrages de poésie, de romancier pour la jeunesse, de chercheur en éducation...

 Il avait obtenu plusieurs prix : le Prix national de Poésie Jeunesse en 1996 pour Une épine de bonheur (La Bartavelle), le Prix spécial du jury du Concours international de poésie Max-Pol Fouchet en octobre2006 pour La lave et l'obscur(Préface Werner Lambersy et Luis Mizon, éditions Le Castor Astral).

En 2010, il fut lauréat du Prix Xavier-Grall pour l'ensemble de son oeuvre.

Derniers ouvrages publiés cet hiver : Le livre du presque rien (Encres Vives, spécial Pierre Colin), Je ne suis jamais sorti de Babylone (Editions Multiples).

Il fut L'écriture non tournée sur soi

L'écriture généreuse

Mais aussi pour ceux qui l'ont fréquenté un ami, exigeant certes, mais délicat en amitié, avec l'élégance raffinée de l'amitié.

Nous n'entendrons plus sa voix, lui qui fut un admirable lecteur.



Je laisserai en écho à cette vie trois poèmes de Pierre :

 

Mon Graal

Mon Graal est rivé à la pierre, à la forêt, au vent, à la tempête, à l'océan qui sans cesse se brise comme un poème sur le rocher du monde. Ma patrie, c'est la lutte, le combat quotidien, le réel sursaignant d'Artaud, dont il revient aux hommes d'extraire les plus précieux trésors, la tendresse et la science. Les mots sont pleins de pharaons perdus.


Lamento

Le piano « se lamente », les touches corbeaux bleus peuplent le ciel.
O piano, déchire-nous encore. Ce que redisent les chants des hommes. Les rues qu'on remplira de nos trophées d'aurore. Joueurs de vielles, gardiens du sang de la première étreinte. Le jour étire son corps d'ivoire jusqu'au silence. Muscles durs, ailes immenses. Par le sang nous reviennent le phoenix et l'oubli.

Je ne suis jamais sorti de Babylone 2008   Ed.Multiples


Métier

C'est le métier d'un vieux fleuve,
de raconter l'espoir...

Rien n'arrête le rêve, hormis le rêve.
On fait tant de beauté avec si peu de vie.
Les arbres se préparent
pour un bond immense dans la nuit.

Une épine de Bonheur




Tu as tenu debout nos rêves

Josette Marty

Nous n'avons jamais été plus près de rien* Elèves patients dans la bataille des mots, tu as tenu l'oracle. Non la pythie n'est pas morte à Delphes. Tu rejouais les Mystères d'Eleusis et tels incarnés Toi dans ta cape noire on t'imaginait mage et le rire venait. Tu as ouvert les chemins des mythes qui prenaient vérité,comme l'apôtre tu nous disais qu'ils vivaient là-bas en Ossétie. Ta conviction à proférer leur charge symbolique emportait l'adhésion, nous incrédules comme des Barbares attachés à nos tours de béton avions oublié Babel et tu t'insurgeais. Les langues n'étaient pas brouillées,  il suffisait d'y glisser cette dimension d'éternité de l'Imaginaire des hommes pour que transmutent les dires et les regards. Devant nos pauvres affiches décollées aux murs des banlieues, tu as ouvert les chemins vers Summer. Dignité des enfants qui s'essaient à la ligne,aux pictogrammes. Vos balbutiements ne sont pas stériles, vous êtes dans l'aventure du Monde et rejouez votre mise dans le champ des créations. Ta Gremuse* a été notre encyclopédie. Nous Barbares il nous fallait apprendre. Tu n'étais pas tendre avec nos doutes. Toujours tu parlais de l'enchantement du monde et nous sombrions dans l'ironie de ceux qui savent si bien condescendre à reconnaitre ici ou là les positions du Désir ardent. Plus que quiconque, tu as soutenu  la force inextinguible de l'écriture. Ton désir d'écriture affolait nos conduites on se mit à rêver oui les manchots écriraient. Après avoir ri de toi, nous avons ri de nous.
Quoi ! Nous ne saurions pas relever le défi du « Tous capables en création ».  Etions-nous capables d'écouter la litanie des mythes ? Nous sommes à Viazac en 1980, nous écoutons les mélopées des Indiens guajiro, tu forces la pensée, tu provoques le travail, tu ouvres le monde vers un dépassement et nous restons  silencieux devant notre paresse. Ici est le trésor des mythes et nous serions sourds ! Ton dire était au-delà de notre faire. Tu nous as conduits près de la caverne, nous y avons vu les ombres de nos aliénations, oui la langue est un trésor, le trésor des signifiants.Pourquoi repousser cette évidence.


Nous avons construit dans nos banlieues des gestes, des épopées policières, des ordres de poétisation générale. Nous étions fiers comme des enfants avec nos petits écrivains, nos petits conteurs dont les sourires disaient tout de la dette, à toi l'enchanteur. Tu nous manques car « nous n'avons jamais été plus près de rien ». Dans ces temps de vert-de-gris la langue prend un corset de commandements.  Là où tu es en toute éternité rappelle- nous que ce monde est à réenchanter. Josette Marty pour la Commission Ecritures Ile de France.

*Pierre Colin,poème Winterreisse (archives Filigranes O+M Neumayer)

*La Gremuse,animal mythique créé par les élèves de Pierre dans des ateliers d'écriture au long cours. Voir Cahiers de poèmes et Dialogue n° 61



Premier texte de Pierre Colin envoyé à Filigranes :

Les beaux soirs du désir nous menacent...

Si je rêve, je crains tes yeux surpris dans les fontaines qui s'enlisent, a jamais, dans l'oubli...

Mais je ne rêve plus que de chats, car les poètes sont insatiables de tristesse. Le chat, c'est la geste amoureuse, entre nous deux perdue. (Sa queue brise la lune). Un chat noir comme ce châle enveloppant ton corps nu sur la table. Le chat s'allonge sur tes jambes et tu es dans l'argile fraiche ou le sculpteur trace de multiples signes, oreilles de chats, deltas lumineux qui s'ouvrent sur la nuit. Sur ton corps, les ruelles s'enroulent et l'échine électrique ondule de caresse en caresse.

J'ai été passeur, d'une légende l'autre, portant des corps (quelquefois l'agonie), des lèpres rouges, des sexes frais. Les dédales, les tombeaux obscurs, les villes oubliées sous la cendre, voila bien mes conquêtes, mes lieux de culte. Et j'aime cet officiant-boitant qui sacrifie mes désirs à ces jeunes fées maquillées, sourieuses ; insaisissables sirènes des petites morts sans conséquence, sous tes yeux oubliés.

Aujourd'hui, je n'ai plus a produire mes rêves pour quiconque.

A ce ventre dément, la nuit tend ses mystères, je dors a l'étrangère sous le regard absent d'une folle androgyne. Et l'étendue liquide de son sexe envahit ma tanière toute en phallus, bleuissants et lourds. Je perds soudain ta trace, oeil de chacal, mains cachées. Il y a des tendresses qui n'ont plus de bouche.

Les beaux soirs du désir nous menacent...

13 juin 1985 (paru dans Filigranes N°3)



Dans la même rubrique