Stages Sud Éducation Guyane"Pédagogies émancipatrices", mars 2018 : interventions du GFEN

Sud Éducation Guyane organise deux stages sur le thème :

 "Pédagogies émancipatrices"

19-21 mars 2018, Saint-Laurent-du-Maroni. en savoir plus

14-16 mars 2018, Cayenne. en savoir plus

Interventions de Jean-Louis CORDONNIER et Pascal DIARD du GFEN

JT d'ATV Guyane, 14 mars 2018 :


Journal de bord
Cayenne,  le 13 mars 2018

Voici le GFEN embarqué pour la 3ème année consécutive en Guyane, invités par Sud Education. Cette fois-ci, comme il y a 2 ans, Jean-Louis Cordonnier et moi-même représentons le mouvement. Un week-end de préparation à Perpignan n'a pas été de trop pour proposer aux camarades de Guyane des pistes de démarches et d'ateliers : 17 en tout ! Nous étions chauds avant même de vivre sous un climat équatorial !

Mais cette année n'est décidément pas comme les autres ! Des changements significatifs se profilent, quelques effets de rupture aussi. Il faut savoir en effet que, tout juste après notre venue l'an passé (avec Christine Passerieux et Guillaume Hallier), la Guyane a connu 15 jours de lutte et d'effervescence. Allait-on pouvoir en mesurer les conséquences ou bien cela était-il retombé dans l'oubli du quotidien ? Dans nos premières conversations avec Hortensia, il semble que la grogne reprend face aux promesses non tenues, même si l'expérience historique des luttes sociales nous montre que, dans ce type de processus, il n'y a rien d'automatique à ce que le mouvement reparte.

L'un des premiers changements a été, à l'initiative des syndicalistes, de dédoubler le stage : 3 jours à Cayenne du 14 au 16 mars, et 3 jours à Saint-Laurent du Maroni du 19 au 21 mars. A ce jour les inscriptions se montent à 47 pour Cayenne et 56 pour Saint-Laurent, tout degré d'enseignement confondu. Encore un effort et elles pourront atteindre les 130 de l'année dernière.

En outre nous avons été précédés par Jacques Bernardin qui, invité par le SNUipp, a fait une conférence remarquée y compris dans la presse locale.

Ce séjour commence alors sous les meilleurs auspices puisque notre première réunion d'organisation définitive du stage et d'élaboration des contenus comprend 12 personnes, en lieu et place des 5 de l'an passé ! C'est dire les attentes et l'impatience des camarades de Guyane !! C'est dire aussi à quel point la dynamique de ces formations syndicales autour de la pédagogie est chargée de sens, surtout quand il s'agit de viser l'émancipation sous toutes ces formes !!

Et la première rupture advint !! Etienne, Eva, Hortensia, Anne-Claire s'engagent à animer des ateliers, avec ou sans notre participation. Nous sommes devenus enfin des personnes à ressources multiples, et non plus seulement des formateurs ; nous sommes dans un début d'autogestion, et non plus seulement dans un processus de transformation venue d'en haut ; nous sommes fidèles à notre recherche (travailler le paradoxe de l'enseignant-e qui consiste à tout faire pour disparaître) et à notre questionnement (« L'aide ? Comment faire pour qu'ils et elles s'en passent ? »). Mais cela va encore plus loin puisqu'Etienne propose de mener un atelier radio tout au long du stage ; et ça, Jean-Louis et moi, ne l'avions pas prévu. Nous sommes même à deux doigts d'y participer ! Je crois bien que nous allons nous laisser tenter ! Hier encore Jean-Louis a travaillé avec Hortensia et Eva pour co-animer une démarche sur les langues créoles et le Petit Chaperon rouge. Demain je travaille avec Anne-Claire pour construire un atelier d'échanges de pratiques autour du nourrissage culturel inspiré des travaux de Serge Boimare. Ça bosse, ça coopère, ça s'auto-socio construit !!

Voici donc le programme pour le stage de Cayenne qui s'intitule « Pédagogies émancipatrices » :
  • Mercredi 9h-12h : Plénière (à quoi sert l'école ? réalisation d'une affiche par petits groupes) + débat mouvant (être prof c'est maîtriser parfaitement ce qu'on enseigne ; le prof est un modèle pour les élèves ; l'école émancipe les élèves ; les enfants ont besoin de l'école ; l'école est chargée de l'instruction, pas de l'éducation) et de 11h30 à 12h Etienne met en place son atelier radio.
  • Jeudi : 9h-12h (théâtre de l'opprimé ; le petit Chaperon Rouge) et 14h-17h (Quadrilatères, Darwin) (atelier radio).
  • Vendredi : 9h-12h (Jeanne Benameur et lire en polonais ; objection de conscience à la notation) ; 14h-15h30 (échanges de pratiques :  nourrissage culturel selon Boimare) + plénière d'une heure trente de 15h30 à 17h.
Mais il y a eu une deuxième rupture ! J'ai animé hier lundi une journée du PAF de Guyane pour le GFEN (« Gestion de classe et pédagogies spécifiques »), à la demande d'une IPR de Lettres-Histoire qui avait participé au 1er stage il y a deux ans ! Comme quoi les voies de la formation sont imprévisibles parfois ! Me voilà en présence de huit enseignant-es très motivé-es, de lycée pro mais aussi de collège, de lettres et d'histoire-géo mais aussi d'anglais. Un petit programme mijoté aux petits oignons : texte recréé avec écriture individuelle au final (suite au questionnement de Nadia après la réussite collective ! Sans compter la découverte par Fabiane de ses moments de décrochage parce que dès le départ elle avait trouvé « Le sultan » de Prévert violent, trop violent pour oser s'engager dans la recréation !), lecture silencieuse avec questions préalables sur Madagascar (Paul y avait enseigné 12 ans, et Nadia se posait la question des questions, donc ...), lecture à dévoilement progressif (car Elodie, le midi à table, s'interrogeait sur comment faire entrer en lecture des élèves qui n'aimait pas ça, n'y trouvait aucun sens, ou ne savait pas lire tout simplement !), et, à l'arrache, le Code Noir en texte à trous, avec une recherche vite faite mais bien faite autour du 1er trou (Anaïs venait d'exprimer sa frustration à ne pas en avoir eu plus ! Philippe, sudiste convaincu, en profite pour informer du stage prochain).

Autrement dit une dynamique de « ouf » à 8 ! Cerise sur le gâteau, discussion à bâtons rompus avec Laurent, à la sortie du stage, autour de ce qu'il anime avec ses élèves : je comprends alors que cet ancien directeur de prison devenu prof d'histoire en collège pratique le nourrissage culturel cher à Serge Boimare, sur le temps ritualisé du midi, avec sujet choisi par les élèves et « débat de preuves » (c'est moi qui le dit !). La passion d'enseigner se lit dans son regard ; je me souviens alors avec quelle force il prenait des notes pendant la journée, à quel point il me reprenait quand je me trompais dans une date ou le nom d'un roi, avec quelle écoute il participait aux discussions dans son groupe. J'avoue être reparti en grande forme, malgré les traces du décalage horaire !

Demain est un autre jour !
Pascal


Cayenne le 15 mars 2018

Ça y est le stage atteint son rythme de croisière. Déjà une journée et demi à vivre des pratiques, à se lancer dans des débats de fond, au-delà des querelles sémantiques, et déjà des camarades du syndicat ou des stagiaires sans appartenance syndicale expriment des idées de réinvestissement créatif comme nous aimons à le dire.

Mercredi matin, le ton est donné : le thème central du stage n'est plus « pédagogies alternatives » mais « pédagogies émancipatrices » avec, au c?ur du questionnement, le mot égalité. Non pas égalité des chances (qui continue de privilégier la compétition individuelle et qui laisse entière l'illusion que l'individu puisse se libérer seul de la pesanteur de ses déterminations sociales), mais plutôt l'égalité des conditions d'accès à la culture donc aux savoirs et à la création, et trouver ainsi pouvoir d'agir pour transformer, en toute liberté individuelle et collective, tout déterminisme idéologique en possibilité réelle d'épanouissement. Ne plus seulement interpréter le monde mais le transformer, penser ses propres potentialités pour mieux les vivre comme des capacités agissantes, pratiques et théoriques : voilà ce que nous mettons derrière le « Tous capables ! » au GFEN.

Et d'abord Etienne à la man?uvre ! Adhérent des CEMEA, Etienne est ce jeune prof de français en collège à Cayenne qui, l'an passé était venu se requinquer, retrouver sens à son métier, selon ses propres termes. Cette année, il est un des moteurs de l'équipe d'organisation et d'animation de ce stage, au point de prendre en charge la transmission de ses savoirs professionnels et militants autour d'un atelier radio. Et il faut voir les 6 ou 7 personnes qui participent à cet atelier prendre très au sérieux leur « mission » pour se rendre compte à quel point cette transmission se fait sans pratiques transmissives, mais dans un processus de coopération ultra dynamique !

Etienne a ouvert le stage « pratiques » par un débat mouvant qui a l'avantage de mettre les corps et la pensée en mouvement, autour d'affirmations qui restent assez générales pour susciter arguments et contre-arguments, questionnements en gestation plutôt que réponses définitives, envies de poursuivre la discussion autour d'un repas réparateur plutôt que lancement d'anathèmes sans avenir.
L'après-midi du mercredi a été consacré à la préparation ou à la finalisation des ateliers des lendemains : Jean-Louis a travaillé avec Hortensia et Eva à la co-animation du Petit Chaperon Rouge dans ses versions en différents créoles ; moi-même ai construit avec Anne-Claire et Laurent l'atelier d'échanges de pratiques sur leurs expériences pédagogiques à partir des travaux de Serge Boimare.

Jeudi est le jour des démarches choisies par les camarades du syndicat : l'atelier radio prend son envol, malgré les problèmes techniques de dernière minute ; le théâtre de l'opprimé est animé pour la 1ère fois par mes soins (Romain serait fier de moi, lui qui m'a permis de le vivre 4 fois auparavant, aussi bien avec des enseignant-es en stages syndical et en stage institutionnel, qu'avec des agentes de catégorie C du Conseil départemental du 94 en reconversion professionnelle. Pourquoi ? Mais parce que j'ai réussi !!!!! Grâce en grande partie à la confiance d'un groupe avide d'apprendre et de vivre une expérience théâtrale) ; dans le même temps, Jean-Louis, Eva et Hortensia animent un atelier avec des situations de travail en langues latines puis en langues de Guyane (créole et langues du fleuve Maroni), avec la présence de locuteurs qui parlaient toutes les langues, avec une enseignante de métropole qui découvrait la richesse des langues créoles (pari gagné donc !).

L'après-midi, rebelote sur des démarches de fond autour des sciences : Jean-Louis anime celle des quadrilatères, d'après la démarche des polygones d'Odette Bassis, pour assurer la rencontre improbable entre les mathématiques et les enseignant-es qui se disent plutôt littéraires ; moi-même je dialogue avec les représentations et les consciences autour de l'anthropologie darwinienne. Malgré la fatigue, ça dispute intellectuellement, ça s'interroge, ça questionne et s'interpelle !

Je vous avoue que nous jubilons grave sous le soleil et les nuages de l'équateur !
Pascal

Rectificatif :
Après discussion avec Carlo, le mari bushinengué d'Eva, je suis obligé de rectifier mes erreurs : le mouvement de révolte en Guyane l'an passé a duré plus d'un mois. Pour des résultats, selon lui, sans impact sur sa vie quotidienne ! La classe ouvrière de Guyane serait-elle délaissée par ceux qui nous gouvernent ? Etonnant, non ?

Cayenne le 17 mars 2018

Vendredi matin, les esprits et les corps commencent à ressentir la fatigue accumulée ces deux derniers jours. Aux dires des stagiaires, les ateliers et démarches ne laissent personne passif, au contraire. Beaucoup d'entre elles et d'entre eux trouvent en effet dans cette formation l'occasion de réfléchir à leurs pratiques et aux problèmes pédagogiques rencontrés au quotidien, occasion souvent ratée lors des rendez-vous institutionnels. C'est le fait de les mettre en activité qui les mobilisent et les poussent à vouloir inventer.

Et donc on redémarre sur des chapeaux de roue : pendant que Jean-Louis mène l'atelier sur l'objection de conscience à la notation, j'enchaîne en 3 heures la lecture silencieuse avec questions préalables sur un extrait des « Demeurées » de Jeanne Benameur et le « lire en polonais » (à l'usage je m'aperçois qu'il nous manque une bonne demi-heure pour aller jusqu'au bout du choc suscité par les questions inventées par Jeanne Haugoubart, notre amie du groupe Île de France, choc positif puisque je décide d'offrir mon exemplaire des « Demeurées » à Ophélia, notre logeuse attentionnée, pressée qu'elle est de lire la suite et le fin de ce roman).

L'atelier prévu à 14 h est un succès. Pour éviter une séance de récit de pratiques à la suite de laquelle tout le monde repart sans s'être approprié les ruptures et processus à l'?uvre, sans s'être imaginé capable de s'en inspirer pour transformer son rapport au métier, nous avions prévu le scénario suivant, en partie à partir de ce que j'ai compris de la démarche « sosie » : lecture à voix haute du mythe de Prométhée qu'Anne-Claire lisait à ses élèves pour nourrir leur imaginaire et donner sens à leur présence à l'école, puis 3 groupes pour répondre à des questions posées au préalable (Selon vous pourquoi l'enseignante a choisi de lire ce texte ? Comment les élèves ont-ils réagi à cette lecture ? Quelle suite a-t-elle pu donner ?), rapide compte-rendu des travaux de groupe et enfin témoignage des expériences d'Anne-Claire et de Laurent, toutes deux différentes même si elles s'inspiraient de Serge Boimare. Je retiens cette parole de Laurent qui exprimait à quel point il s'était intéressé d'abord aux « bons » élèves puisqu'il les comprenait, étant lui-même un ancien bon élève, et puis à quel point le fait de ne pas comprendre les autres élèves lui avait permis de trouver des mobiles internes pour changer ses pratiques. N'ayant pas les mots pour les entendre dans un premier temps, il les a trouvés et puisés dans une manière bien à lui de raconter l'histoire ... comme une lecture à dévoilement progressif !

L'heure est maintenant au bilan de mi-parcours, avant de partir demain vers le fleuve Maroni.

Avec les ateliers de vendredi le nombre total de stagiaires a dépassé les 50 ; un appel a été lancé pour créer un groupe d'échanges et d'inventions pédagogiques qui puisse se réunir régulièrement, avec des adhésions au GFEN promises ; à quelqu'un qui proposait que le syndicat Sud Education organise ce groupe, nous avons insisté pour que activités syndicale et pédagogique soient bien distinguées dans leurs modalités d'action, même si le syndicat propose de mettre un local à la disposition des mouvements pédagogiques, même si l'émancipation est une visée commune aux deux organisations. Il nous semble important de préserver les indépendances d'action, de recherche et de pensée des 2 organisations.

Et puis, lors du repas de fin de stage, nous apprenons dans des discussions informelles à quel point beaucoup de celles et ceux qui avaient vécu les sessions précédentes s'étaient essayé-es à réinvestir, l'une le texte recréé, l'autre le texte à trous, le troisième enfin une démarche de recherche scientifique. Il nous reste encore quelques jours pour les convaincre d'écrire ! Ce pari est loin d'être gagné tant les conditions d'exercice du métier en Guyane sont difficiles, mais nous ne lâcherons rien !

19h à Cayenne, un dimanche soir

Pascal

Saint-Laurent du Maroni le 19 mars 2018


Lundi matin, sur le départ pour le carbet où va se dérouler le stage. Pas de liaison Internet pendant 3 jours, je reprendrai contact mercredi soir ou jeudi matin !
Pascal, pressé de partir dans une nouvelle aventure.

Cayenne le 22 mars 2018, après 3 jours et 3 nuits en forêt près de Saint-Laurent du Maroni

Alors là ! Nos attentes et nos espoirs ont été largement dépassés ! Nous avons mouillé nos liquettes, au propre comme au figuré !
Dès la préparation de dernière minute des contenus et du déroulement du stage, le dimanche soir à Saint-Laurent chez Claire, documentaliste dans un collège, puis chez Marie, elle aussi documentaliste et une des chevilles ouvrières de l'organisation, des petites transformations se font jour. Comme on dit « chez nous », les petits riens qui changent tout !

C'est décidé ! C'est Eva qui ouvrira le bal avec sa reprise du débat mouvant, animé à Cayenne par Etienne. Cette appropriation immédiate de l'animation d'une démarche augure bien d'une dynamique inédite (pour les camarades de Guyane), dans un lieu inédit (pour Jean-Louis et moi). Notre écoute des témoignages sur les conditions du métier « sur le fleuve », nous amène à modifier quelque peu le programme du stage de Cayenne :
  • Jean-Louis propose d'animer un atelier d'écriture inventé par Odette et Michel Neumayer, « Les survivants », en lieu et place de la démarche sur les quadrilatères, pour susciter le besoin d'écrire, de faire écrire ; l'atelier « plaquette » qu'il anime la dernière demi-journée du stage a montré à quel point cela a réussi pour les stagiaires ! Vivement la revue, format A5, intitulée « Les singes hurleurs » !

  • Moi-même je ressens la nécessité de mener un texte recréé, vu les questions que se posent les amies-amis sur la place de l'oralité dans les échanges et les rencontres avec des élèves qui ne parlent pas le français, et qui parfois refusent de le parler. Ce pari ressenti impossible individuellement qui se réalise collectivement peut être source d'engagement et de défi propre à susciter d'épanouissantes transformations.
Lundi matin, 9h, sur le site d'une association à vocation éducative, les stagiaires arrivent ; une cinquantaine au total sur les 3 jours. Et le débat mouvant commence par ne faire bouger personne ! Surprise, surprise, ça discute les consignes, ça ferraille sec pour savoir si on s'en tient à sa première position (pour ou contre l'affirmation « l'enfant a besoin de l'école ») ou bien si on peut se ranger aux arguments contraires quand ils formulent une idée que l'on partage. Eva se sort très bien de son rôle d'animatrice, Sébastien, Jean-Louis et moi décidons de prendre la parole quand le besoin de faire bouger se précise. Et voilà que, pour finir, plus des neuf dixièmes des participant-es ont exprimé un point de vue, une idée, ont accepté de bouger. Décidément, débat mouvant, début de mouvement !

Lundi après-midi c'est copieux : objection de conscience à la notation pour Jean-Louis, théâtre de l'opprimé pour moi, et un atelier mené par une enseignante de Guyane. Les sourires se confirment, les paroles s'enthousiasment, les corps bougent, et les têtes aussi !

Mais il s'est passé le midi un moment dont je ne mesure pas encore tous les prolongements, bien que je sois en alerte maximum pour écouter attentivement ce qui se dit, ce qui commence à se construire. Sophie, Eva et Lise veulent faire partager leur expérience autour de la rencontre avec la langue et l'imaginaire de l'autre, qu'il soit bushinengué ou autre locuteur d'une langue guyanaise, la situation problème étant de faciliter un rapport émancipé avec l'apprentissage du français. Avec le secours confiant de Sébastien, CPE attentif aux réalités locales et sudiste engagé dans les luttes passées, présentes et à venir, nous construisons ensemble, sur place, dans la dynamique du stage, l'atelier du mardi matin pour que les stagiaires s'emparent des ruptures à l'?uvre dans leurs pratiques : Sophie qui a fait classe aux mamans d'un village en même temps que leurs enfants en âge d'être en maternelle, Eva qui, grâce aux contes, a permis à une enfant mutique de s'ouvrir à la parole avec les autres, Lise qui a fait du Jacotot sans le savoir, en faisant lire un conte en version bilingue !! Une fois trouver le fil conducteur de ces expériences, une fois conçue la conduite de l'atelier, restait à vivre et à faire vivre, en autogestion, son animation.

Non seulement l'atelier est une réussite éclatante, aux dires des participant-es, mais j'ai proposé avec insistance à ces trois jeunes femmes sources d'émancipation, de nous écrire un article sur ce qui pourrait bien devenir une des premières démarches du GFEN Guyane ! Je vous avoue que la démarche « sosie » telle que nous l'avons retravaillée avec Jeanne, m'a considérablement aidé. Vivement le moment où nous pourrons le lire, cet article !

Cette transmission de nos savoirs pédagogiques, sans pratiques transmissives mais en coopération-conception, nous transforme nous-mêmes, nous rend plus attentifs à aller jusqu'au bout des tendances émancipatrices vivantes dans nos démarches, à mettre le paquet pour écouter, discuter, disputer intellectuellement. L'atelier Darwin, ainsi, m'a encore permis d'approfondir ce qui se joue alors, à savoir un vrai travail sur les représentations et sur le devenir anthropologique de l'humain ; l'atelier texte recréé a encore suscité des envies de réinvestir, de s'engager en poésie, surtout que le poème de Jean-Pierre Siméon « Serment à moi-même » résonne fort en forêt guyanaise ! Lire en polonais a de nouveau fait surgir un questionnement sur « qu'est-ce que lire ? ».

Le mercredi matin, l'heure est au bilan, comme d'hab'.

Comme d'habitude ? Pas vraiment ! Et une nouvelle fois, nous n'étions pas au bout de nos surprises. Certes, beaucoup de réussites s'expriment : la force du collectif et la valeur humaine des rencontres ; l'énergie renouvelée pour Elise qui, se sentant au creux de la vague, a retrouvé sens à son métier grâce en partie aux anecdotes de celles et ceux qui avaient 30 ans de métier racontées avec passion, mais aussi et surtout par la mise en activité pratique et intellectuelle dans les ateliers ; la prise de confiance en soi, en nous ; le nourrissage culturel en acte qui donne envie d'inventer des démarches ; le fait de se retrouver de la maternelle au lycée ; l'apport d'intervenants extérieurs permettant un regard distancié sur ses propres pratiques (je pense alors à la discussion que nous avons eu Laurie, Jean-Renaud et moi-même, le mardi soir au grand carbet, autour d'un problème concret d'un conseil de discipline en préparation dans leur collège de Grand Santi, là où, au c?ur de la forêt amazonienne et sur le fleuve Maroni, la position des professeurs métropolitains n'est pas de tout repos, même si tous les deux font d'impressionnants efforts pour établir des ponts culturels avec la communauté du village ; comment construire un rapport à la loi et à la coutume dans un mouvement dialectique de connaissance de l'autre, de soi et du monde ? Pas évident !).

Et puis, soudain, une première critique constructive s'exprime ; une deuxième ; un débat s'engage ; des positions s'affinent. Au point que j'en arrive à formaliser autrement l'idée d'émancipation, grâce à ses jeunes femmes et hommes qui réussissent ainsi à me déplacer ! L'émancipation est un processus, certes, mais à partir de quoi s'enclenche-t-elle, nous en discutons beaucoup au GFEN ; or voilà qu'il me semble que cela a à voir avec les tensions qui se dévoilent entre pratiques et apports théoriques (ces derniers manquaient-ils parfois ?), entre demandes d'outils à effets et usages immédiats d'une part, et besoin de se distancier pour mieux transformer ses pratiques d'autre part, entre extraordinaire du projet et ordinaire des trajets en classe, entre changer son regard sur soi, ses potentialités et aller jusqu'à changer son regard sur les élèves dans le quotidien de la classe, comme dans le village (Mais, au fait, quand arrive la question « quand mes élèves ne réussissent pas, que dois-je changer à mes pratiques ? » ? Eh bien, ce n'est pas magique !).

Ce sont, selon moi, ces tensions dialectiques de mise en rapport de questionnements fondateurs d'autres pratiques, qui font un des processus majeurs de l'émancipation.

Et puis une question est arrivée sur la légitimité des adultes enseignants métropolitains pour éduquer les peuples de Guyane, et en particulier ceux du fleuve ! D'où parle-t-on dans ce cas-là ? Pour quelle finalité ? Comment leur parle-t-on ? Là aussi est à l'?uvre une tension émancipatrice qui aboutit, quand Claire et Marie, Sébastien et Hortensia, Béatrice et Philippe, qui s'essaient à d'autres pratiques pédagogiques, s'engagent dans les luttes aux côtés des Amérindiens, des Bushinengués et des Créoles, à ce que les personnes qui jusqu'à s'ignoraient commencent à se dire bonjour (le premier mot à prononcer quand un bushinengué vient à votre rencontre !). La reconnaissance MUTUELLE de l'autre oblige peut-être alors à se penser autre en soi.

Peut-être que le titre du stage, « Pédagogies émancipatrices », ne fera plus peur aux quelques enseignant-es créoles qui n'ont pas voulu venir alors qu'ils et elles s'y étaient inscrites !!

Je voudrai terminer ce journal par une dernière nouveauté : un groupe GFEN (Guyane ? Saint-Laurent ? Les deux ?) va se construire : Marie, hier, a bien dit haut et fort que 6 personnes étaient en passe d'adhérer (je leur ai laissé un bulletin ... et la promesse de ne pas les lâcher !) ; Sébastien, Aurore, Eva et d'autres sur Cayenne y pensent aussi sérieusement (même bulletin d'adhésion, même promesse !). L'autonomisation, en lien avec le GFEN national et ses groupes et secteurs, est en voie de réalisation. Des collègues des CEMEA sont prêts à s'associer à ce travail de groupe.

Comme l'a dit une stagiaire en forêt : c'est dans le collectif que nous trouvons les moyens de nous émanciper, de s'émanciper, individuellement, intellectuellement et socialement !

Wahoo !!!!

Pascal, sur le retour, pour un départ renouvelé par de belles images et rencontres avec de belles personnes !

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