Stage de Sud Éducation Guyane sur les pédagogies alternatives où le GFEN intervient


Sud Éducation Guyane organise trois journées de formation syndicale sur le thème :

« Pédagogies alternatives du primaire au secondaire : Comment réconcilier théorie et pratiques ? »


Mercredi 6, Jeudi 7 et Vendredi 8 avril 2016 à Rémire-Montjoly


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(Le GFEN est dans "melting pot")


Jean-Louis CORDONNIER et Pascal DIARD du GFEN interviennent dans ce stage et nous écrivent :

4 avril :
Jean-Louis Cordonnier et moi-même, et ce avec l'aide de Thomas pour Sud Education, intervenons dans toutes les phases d'atelier de pratiques, et ce devant 60 personnes (d'où la possibilité de proposer en tout, par groupe de 25 à 30, une dizaine d'ateliers). Sans compter que nous animerons la première demi-journée autour des textes de l'éducation nouvelle (de Paolo Freire à Henri Bassis en passant par Korczak, Freinet, Francisco Ferrer, Jean Oury et d'autres).

D'ores et déjà, nous sommes intervenus ce matin dans les classes de 3ème de Thomas pour faire vivre aux élèves in situ :
- la lecture silencieuse avec questions préalables (sur un texte de Gallieni de 1898 ; réponses étonnamment profondes des élèves, à la hauteur des adultes !)
- le problème sans question (à partir d'un horaire des marées à Cayenne en avril 2016 ; le rapport lune/marée a commencé à se construire !)
- et Thomas qui a accepté de nous donner à voir ce qu'il menait comme méthode expérimentale (pour établir un lien entre tension, intensité et débit électrique).
Cet échange de pratiques entre enseignant devant des classes est déjà porteur de processus de transformation et de conscientisation.

En outre un des objectifs de cette formation est de créer un réseau d'échanges et de mutualisation autour des pédagogies "alternatives". Le GFEN y prend toute sa place.

[Ce stage se déroule] dans un lieu, territoire français administrativement parlant et au-delà, où le mondial s'invite tous les jours et où une partie de notre histoire coloniale et judiciaire a laissé de nombreuses traces. Mais aussi un lieu à proximité des Antilles où la littérature et la pensée du "Tout Monde" chère à Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau n'en finit pas de se construire.


5 avril :
Nous sommes maintenant dans la dernière journée de préparation : préparer le matériel, faire les courses, continuer les palabres.

J'insiste sur ce dernier point car l'un des processus de préparation d'un stage passe par une période d'écoute intensive des ami-es sur place, de là où elles et ils en sont de leurs interrogations, de leurs interprétations (ne serait-ce que " Mais qu'entendent-ils par "pédagogies alternatives" ?"). Et puis il faut faire avec une méconnaissance assez généralisée de ce qu'est le GFEN ; d'où son absence dans la présentation du stage, sans compter que le chemin par lequel la demande nous a été faite d'intervenir, n'a pas été linéaire : des défections côté Freinet pourtant contacté en premier, des mises en relation au sein du syndicat genre "tu ne connaîtrais pas quelqu'un qui pourrait nous parler de pédagogie ?", notre présence dans le réseau syndical.

Le fait est que la société guyanaise demande à être connue, c'est-à-dire observée avec empathie mais aussi avec une oreille critique, avec un mélange d'implication et de distance proche (ici par exemple il nous faut dire "métropole" et non "en France" ; pas évident de changer ses manières de parler pour ne pas heurter) ; et puis cela n'empêche pas d'être soi-même : j'ai par exemple été très étonné quand les élèves de Thomas, apprenant que j'avais été prof dans le 93 pendant 23 ans, ont eu la même réaction que notre ministre (style "Wahoo ! Et vous êtes encore vivant ?"). La Seine-Saint-Denis force le respect autrement dit.

Autre information dont il nous faut tenir compte pour proposer des contenus de stage qui puissent permettre des débuts de transformation : la plupart des membres de Sud Éducation Guyane sont des métropolitains (pour avoir rencontré lors d'un départ à la retraite un ancien dirigeant de la FSU, c'est pareil !), les enseignants guyanais étant syndiqués au STEG (syndicat des travailleurs de l'éducation en Guyane) qui fait partie de l'UTG (Union des Travailleurs Guyanais, à la fois autonome et affilié à la CGT). D'après Thomas, le point de divergence est contenu dans la revendication "le travail aux Guyanais !" ; c'est dire si cela ne doit pas être balayé d'un revers de main si l'on veut être entendu.

6 avril :
Stupeur des organisateurs : ils attendaient une quarantaine de stagiaires, elles et ils sont venus à 68 ! Avec nous 3, Thomas, Jean-Louis et moi, cela fait 71 personnes !
Et l'origine syndicale des participant-es est tout aussi étonnante : 20 de Sud, 11 du SNUipp, 2 de la CNT-SO, 1  du SNEP, 2 du SNEETA, 5 du SE-UNSA, 1 du STEG-UTG, tous les autres ne précisant aucun affiliation. Autrement dit, l'impact de tels stages dépasse les simples positionnements partisans. Et notre animation devra, à n'en pas douter, y être sensible, sans pour autant faire l'impasse sur nos valeurs et nos pratiques.

10 de Cayenne, 5 de Kourou, 11 de Maripasoula (à une heure et demi de vol, à une journée de pirogue de Saint-Laurent du Maroni), 2 de Matoury, 2 de Montsimery, 9 de Remire (là où se déroule le stage), 3 de Macouria, d'autres encore venant de sites isolés de la forêt amazonienne accessibles seulement en pirogue, souvent sans accès Internet. C'est dire que le rapport au territoire et au temps est ici pour le moins particulier, les enjeux de l'éducation prenant ici une couleur universelle singulière.

Car, dès l'ouverture du stage, les stagiaires ont pris parole ensemble autour de 3 questions : quels obstacles et problèmes rencontrés dans votre métier ? Quels réussites déjà vécues et conscientisées ? Quelle école idéale ? Et certaines des propositions (comme le bus éducatif itinérant) ne manquent pas de faire écho, avec cette spécificité amazonienne, aux profs itinérants qui essaient, en métropole, de scolariser les enfants Rrom.

Les débats ont pris de l'ampleur quand nous leurs avons proposé, dans les mêmes groupes constitués, de préparer 3 tables rondes de l'éducation nouvelle (pédagogie de l'autonomie et pédagogie sociale, pédagogie et politique, les outils d'un apprentissage émancipateur), en préparant leur intervention à partir d'un texte de Louise Michel (sur l'éducation des Kanaks), d'Henri Bassis (Le manifeste de 1992), de Fernand Oury, de Célestin Freinet, de Paulo Freire, de Janus Korczak, de Fernand Deligny, d'Alexander Neill, de Francisco Ferrer, et d'autres encore. Moment où la parole se libère, où se découvre une histoire de la pensée éducative qui ne manque pas d'interroger. Le "à demain" des stagiaires sonne alors comme une promesse de moments forts !

Nous devons vous quitter, car déjà les demandes nous imposent d'aller remettre sur le tapis notre première préparation !
8 avril

Deuxième journée de stage et les surprises sont toujours de mise ! La plus précieuse est ce que nous fait lire Etienne quand, l'air de rien, il nous donne à lire son propre compte-rendu de la 1ère journée. 

Nous vous le livrons in extenso, il vaut son pesant de caïmit :

" Remire-Montjoly, mercredi 6 avril 2016

Ça a débuté comme ça

Il est 8h45, on est mercredi matin, il fait beau, de nombreux profs boivent du café... beaucoup de monde pour une salle des profs, une ambiance qui semble plus détendue d'ailleurs, et puis il n'y a pas de murs, on est dans un carbet... Que des enseignants, de la maternelle au lycée, mais pas dans un établissement scolaire, même pas dans un lieu estampillé Education Nationale... mais où sommes-nous tombés ?

En fait, il s'agit d'un stage de formation (ou de « déformation » voire de « transformation » apprendra t-on plus tard), organisé par Sud Education Guyane avec le Groupe Français d'Education Nouvelle. Le thème : « Les pédagogies alternatives ».

On se rend vite compte que le nombre de participants dépasse toutes les estimations : 40 maximum prévus eu départ et finalement les chaises manquent, près de 70 personnes (quelqu'un en comptera 68 et affirmera que ce chiffre est magique !) sont réunies pour réfléchir à comment changer l'école. Rien que ce nombre de participants est en soi une réussite, porteur d'espoir ! Les gens viennent de tous les coins de Guyane, on se retrouve, on se découvre, on se raconte les expériences à Grand Santi, les spécificités du lycée professionnel, on entend et on apprend des sigles : ZIL, REP, ULIS, ...

Ça y est, 9h, on va commencer !

Thomas fait des grands gestes avec ses bras (va t-il décoller?), il dit que le stage est ouvert à tous, il y a d'ailleurs plus de participants que d'adhérents à Sud, mais il rappelle quand même que l'adhésion est encore possible... On notera d'ailleurs à ce moment-là que plusieurs affiches « Retrait de la loi travail » décorent les murs du carbet...

Puis les deux déformateurs/transformateurs se présentent. Il y a Pascal, le barbu qui sourit et rit beaucoup, et Jean-Louis, le moustachu qui semble un peu plus sérieux.

On va parler idéal et réalité : voir les obstacles, les possibles et les envies. Le titre du stage est d'ailleurs « Comment réconcilier théorie et pratiques ? »

Sébastien demande si ça dérange quelqu'un d'être pris en photo, Jean-Louis nous parle d'une brochure à créer ensemble qui raconterait la vie de ce stage, qui nous laisserait une trace, des envies pour la suite... Beaucoup d'idées me viennent en tête dont celle de raconter ce qu'il se passe là, ce que je vis immédiatement et qui me semble déjà intéressant. Se poser trois jours et parler pédagogie : génial ! Quand je commence à être dégoûté par les Conseils d'Administrations où ce genre de débat est interdit, trouver un lieu du possible, c'est plus qu'enthousiasmant.

Et la matinée va avoir lieu, en petits groupes essentiellement, on débat, on réfléchit, on lit, on questionne, on se questionne, on rêve à « l'école idéale »... Des mots, des ambitions apparaissent : enfant acteur, confiance, bien-être, autogestion, respecter les rythmes de chacun-e, entraide, expérimentation, former des esprits critiques ...

Des noms surgissent également : Freinet bien sûr, Deligny, Oury, Freire, Neill (« on prononce « Nel » ou « Nil » ?) mais aussi d'autres un peu moins connus peut-être : Janus Korczak, Henri et Odette Bassis, ...

Je signe la feuille d'émargement et là, je lis dans la colonne « syndicat » que quelqu'un a écrit : « Ni dieu, ni maître, ni syndicat ». Il est vraiment certain qu'on n'est pas à un stage proposé par le rectorat !

Et puis il y a les débats/jeux de rôle : incarner ces pédagogues et porter leur parole dans une table ronde. Des idées sont prononcées et donnent la couleur du stage :

  • « l'enfant a le droit de s'exprimer »

  • « l'institution c'est nous »

  • « il faut conscientiser le peuple »

  • « changer l'école pour changer la société »

  • « apprendre à, c'est apprendre de »

La matinée va se terminer et les discussions fleurissent : « ce genre de stage est stimulant, motivant », « ça me rappelle un stage que j'avais fait il y a quelques années... », « pourquoi tes collègues ne sont pas venus ? », « quel message d'espoir de voir tant de personnes réunies avec des envies semblables »...

Alors maintenant que c'est si bien parti, on attend la suite. Va t-on enfin être en désaccord, sortir du consensus pour affronter les arguments, aller plus loin pour affiner ses points de vue, découvrir des idées, des pratiques concrètes, se donner envie ?

Et puis se pose évidemment cette question : y aura t-il une suite à ce stage ? La création d'un Groupe Guyanais d'Education Nouvelle ou de toute autre structure pour continuer à réfléchir et échanger après ces 3 jours ? Au vu de cette dynamique, j'ai bien l'impression que c'est possible... A suivre...

Etienne"


Nous vous laissons juge de la qualité de ce témoignage ! En tout état de cause cela nous a donné une confiance dans notre animation et dans les défis que nous avions prévu de lancer aux stagiaires.

Premier défi, le matin, commencer un travail d'écriture créative autour de tout ce qui c'était écrit, discuté, joué le premier jour : rédiger un tract syndical, préparer une interview à "Guyanne Première", faire une affiche ou un reportage photo pour "Visa pour l'image", rédiger un rapport d'inspection, concevoir un récit-fiction sur l'école en Guyanne en 2080, et puis à partir même des idées des stagiaires, construire un jeu de l'oie, scénariser une BD.

Autant de formes d'expression qui nous semblaient faire une bonne transition avant les ateliers de pratiques GFEN. Soyez patient-es le reportage photo est encore en chantier !

L'après-midi, nous avons mené en deux ateliers tournants la question des questions : problème sans question et lecture silencieuse avec questions préalables. Le GFEN en actes ! Les retours immédiats des stagiaires sont, au moment même où nous vous écrivons, l'objet de notre "débriefing" de fin de journée. Un exemple des transformations qui s'opèrent dans le mouvement dynamique de ce stage : Eva reconnaît, au sortir du texte de Gallieni sur la pacification à Madagascar, à quel point elle a réussi à dépasser ses "affects" et ce, grâce à la phase de distanciation (elle prononce ce mot avec un regard qui en dit long sur sa jubilation !) qui s'est opéré lors du rendu collectif des débats en grand groupe.

La soif de formation des enseignant-es guyannais-es est impressionnante, décidément et résolument impressionnante !


9 avril

Le stage vient à peine de finir que déjà les envies de poursuivre avec d'autres, les propositions de créer des collectifs, la volonté de se réapproprier les démarches vécues s'expriment avec force.

Notre dernière journée était copieuse et intense : Jean-Louis animait "le petit prince" (ouvrage traduit ici-même en créole guyanais), faisant ainsi écho à la situation particulière de "polyglossie" de la Guyane (d'autres disent "plurilinguisme") puis, l'après-midi un atelier d'écriture, "le train" qui, même pour celles et ceux qui sont plutôt habitués à la pirogue, a suscité des déclenchements d'écriture ; quant à moi, deux textes recréés (la dernière page de "Peau noire masque blanc" de Franz Fanon et "La grasse matinée" de Prévert) et le texte à trous sur le Code Noir de 1685, autant dire des textes qui ont une résonance singulière ici ! Un atelier Montessori était en outre proposé le matin par une intervenante de la région.

Depuis (en soirée hier comme encore aujourd'hui) ça discute tous azimuts, ça continue à s'interroger et à nous interroger, ça interpelle, ça remue-méninges autrement dit ! Il s'est passé ici comme en beaucoup d'endroits où l'éducation nouvelle rencontre des désirs d'émancipation sociale et individuelle, un début de processus de transformation (je me souviens du sourire approbateur de David quand je lui proposais comme légende pour son dessin, "transformer la formation pour former à la transformation" ; c'est le même David qui s'est empressé de me transférer sur la clé USB le film d'animation que ses élèves de CE2 de Maripasula, sur les rives du fleuve Maroni, ont réalisé l'année dernière avec son aide). Je pense aussi à Etienne , des CEMEA, qui nous dit qu'il anime une radio avec les élèves de son collège. Je pense aussi à cette enseignante créole qui, après l'atelier sur le Code Noir qui l'a profondément bousculée, vient gentiment me corriger ("Ce n'est pas Henri mais Louis Delgrès le héros de l'abolition de l'esclavage en Guadeloupe"). Je pense à toutes celles et tous ceux qui, par leur dynamisme et leur inventivité, ont largement contribué au succès de nos ateliers !

Le débriefing de fin de stage traduit bien les émotions mêlées et les envies d'améliorer cet existant : "Et pourquoi pas pour l'an prochain deux stages de 3 jours espacés dans le temps ? Et pourquoi pas un stage à partir de ce que nous aurons expérimenté, réinvesti ailleurs (du secondaire à l'élémentaire et inversement, d'un champ disciplinaire à un autre) ? Quel compte-rendu de ce stage pour pouvoir convaincre les collègues absent-es ? Quel mise en réseau pour mutualiser ?", autant de questions dans les têtes.

De notre côté, des idées de prolonger cette dynamique émergent : au cas où nous aurions le projet de revenir, pourquoi ne pas aller sur le fleuve Maroni ? La démarche de Gatien ("Développement durable ?") trouve ici un écho immense, nous donnant ainsi obligation de l'écrire au plus tôt ; sans compter que nous avons promis de rester en contact (même si cela sera difficile pour les lieux inaccessibles par Internet).

L'aventure humaine des savoirs et de la création n'en finit pas de continuer ! Mille merci pour ce stage !

Pascal et Jean-Louis



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