Assises d'Aubagne 2011
Yann Gibert | le 17/06/2011 00:00
Assises nationales "pour une autre éducation" 5, 6, 7 juillet 2011 à...En savoir plus
Mouvement de recherche et de formation en éducation
Tous capables ! Tous chercheurs ! Tous créateurs !
« Quelle école pour quelle société ? », c'est sur ce thème ambitieux que se sont déroulés à Lyon les ateliers pour l'école d'ATD Quart-monde, les 11, 12 et 13 novembre. 400 personnes d'horizons divers (parents dans la grande pauvreté, enseignants, militants syndicaux et associatifs, chercheurs universitaires et pédagogiques) ont travaillé à construire ensemble des propositions sur le thème : «Face à l'échec scolaire persistant qui gâche l'avenir d'un grand nombre de jeunes et en particulier ceux des milieux les plus pauvres, il s'agit de rendre effectif le droit à l'éducation pour tous et avec tous». Et cet « avec tous », réellement vécu mérite d'être souligné en cette période électorale, d'autant que le but de ces journées est de soumettre aux politiques mais aussi au grand public une plate-forme pour une autre école.
Ces rencontres se sont déroulées après un an de travail de terrain des militants d'ATD (parents, jeunes, enfants issus du quart monde), des alliés (celles et ceux qui sont solidaires des populations les plus exclues) et aussi d'un très original comité inter partenarial qui regroupe des représentants de syndicats (SNES, SNuipp, SGEN, SNPDEN), de fédérations de parents d'élèves (FCPE, Pep, APEL), d'associations (ICEM, Ecoles Montessori, AGSAS, GFEN). Ce comité se réunit très régulièrement depuis un an pour travailler sur les propositions émanant du terrain.
En cette période de grande morosité, ce projet fou non seulement de réunir des gens aux parcours si différents mais surtout de les mettre en travail ensemble, sur les objets définis par celles et ceux qui subissent quotidiennement, dans leur chair, l'exclusion, la relégation fut un grand moment d'exercice démocratique et de mise en actes véritable de notre pari du tous capables. Trois jours de jubilation autant que de cogitation pour répondre à ce défi !
Sept ateliers ont travaillé en parallèle :
1) S'écouter, dialoguer, travailler ensemble entre parents, professionnels et enfants pour la réussite de tous les enfants.
2) Goût et plaisir d'apprendre, goût et plaisir de l'école.
3) Vivre ensemble à l'école, issus de milieux sociaux différents, par l'apprentissage de la démocratie.
4) Rendre l'élève le plus exclu acteur, constructeur du savoir en s'appuyant sur la coopération entre les enfants dans la classe.
5) Au collège orientation subie ou orientation choisie.
6) Orientation dans la cadre de l'adaptation scolaire et intégration des élèves handicapés (ASH de l'Education Nationale) et du secteur médico-éducatif.
7) Pour mettre en œuvre toutes ces compétences, quelle formation initiale et continue pour les enseignants et les autres professionnels de l'école ?
C'est toujours à partir des propositions ou des interpellations des militants d'ATD que les travaux ont été conduits, avec la preuve à nouveau fournie s'il en était besoin, que c'est la contrainte des dispositifs qui libère la parole et la pensée. Les militants du GFEN présents (Sylvie CHEVILLARD, Gérard MEDIONI et Christine PASSERIEUX) ont retrouvé des modalités de travail connues, mais tenues ici jusqu'au bout ! (et l'on sait combien l'exercice est difficile !) : cadre de travail posé, clarté sur le but et les modalités de travail, rôle du collectif pour des avancées individuelles, avec alternance de temps de réflexion individuels préalables à une mise en partage et des temps d'élaboration collective, contraintes de temps, groupes hétérogènes, exigence constante de ne pas parler, de ne pas faire à la place de celles et ceux qui connaissent la précarité, la pauvreté, l'exclusion, bref de ne pas les « aider » car la conviction est vivante que chacun est capable (de dire, de penser, d'imaginer) quand on crée en amont des conditions de la réussite. Les participants ont expérimenté que l'hétérogénéité (d'origine, d'approche, de conceptions), n'est pas un frein mais une ressource, un levier : « bons » et « mauvais » élèves se sont contraints par leurs interpellations à sortir d'images ou de formules toutes faites, à affiner leur pensée, voire à l'infléchir. Trois jours de travail comme une belle démarche d'auto-socio construction !
Si le GFEN est familier dans ses préoccupations, ses réflexions et ses actions des mécanismes d'exclusion et de ce qu'ils produisent, il n'en demeure pas moins que chaque parole résonne comme un coup de poing. « Je n'ai jamais rien compris à l'école. Alors le prof m'a mis au fond de la classe. Et il ne me voyait plus. Les copains non plus ne me voyaient plus. Mes parents ne pouvaient pas m'aider. Je suis là parce que j'ai une fille et je ne veux pas qu'elle puisse dire : mon papa et ma maman ne peuvent pas m'aider ».
Sentiment très fort chez les membres du comité inter partenarial d'avoir vécu des moments qui font évènement dans le paysage politique, une situation en rupture où l'émotion le dispute à l'analyse politique, où ceux qui savent ne sont pas toujours ceux que l'on imagine, où les tensions (une mère dit : vous les profs on vous aime pas !) vont devenir force car il ne s'agit ni de compassion, ni de culpabilisation individuelle et encore moins de charité, mais bien de tordre le cou à l'insupportable du tri des jeunes à l'école sur des critères d'appartenance sociale ou ethnique.
Le dernier jour, lors d'une table ronde, l'ensemble des partenaires a répondu aux questions posées par ATD.
Le GFEN est identifié comme le mouvement d'éducation nouvelle qui, dans les années 70, a affirmé que les dons n'existent pas et que tous les enfants, mais vraiment tous, sont capables d'apprendre.
Ces trois journées confirment très fortement nos engagements car c'est bien le « Tous capables » que nous avons vécu au cours de ces journées de travail.
Ce qui s'est passé nous engage à ne rien lâcher quant au droit de tous à la réussite. Cela nous engage à avoir de l'audace et affirmer plus d'exigences pour poursuivre nos engagements contre l'exclusion, sur tous ces terrains où nous intervenons et en particulier les SEGPA, classes relais, ZEP, secteurs d'animation, d'aide aux devoirs, stages ouvriers ...)
Cela nous engage aussi à rester préoccupés de l'ouverture à des partenaires, à affirmer des exigences dans les relations avec eux, et en particulier les parents : parler, oui, échanger mais surtout réfléchir, proposer, construire ensemble, bâtir l'avenir. C'est avec eux, et en particulier les plus exclus, qu'il nous faut inventer des solutions pour refuser l'échec de leurs enfants.
Car on a pu mesurer ce qui nous réunit : l'exclusion des savoirs des enfants des classes populaires est insupportable parce que c'est toute la société qui est privée d'une partie de sa richesse.
Nous nous sommes rencontrés, nous avons fait un bout de chemin ensemble sur ce qui nous rassemblait : maintenant c'est sur nos différences qu'il nous faut travailler, nos conceptions qui ne sont pas toujours les mêmes, qui peuvent même être contradictoires. On l'a bien vu dans les ateliers ce sont les « désaccords », d'autres manières de penser ou de dire, qui nous obligent à aller plus loin, et alors enrichir encore ce qui nous rassemble.
Nous remercions ATD Quart Monde, nous vous remercions tous pour ces trois journées intenses et constructives
Pour le GFEN, au regard des travaux des trois jours, l'affirmation qu'il n'y a pas de fatalité à l'échec scolaire doit être le fil rouge de la plate-forme. Cela nécessite en particulier de récuser un certain nombre « d'évidences » qui se sont imposées comme telles dans les discours. Il en est ainsi de référence fréquente aux élèves en difficulté, le tout en un seul mot, comme si ces enfants massivement issus des classes populaires étaient nés en difficultés, identifiables à ces difficultés. Or ces élèves ne sont pas en difficulté, mais rencontrent dans leur parcours scolaire des difficultés pour entrer dans les apprentissages liées à une distance trop grande entre leurs pratiques familiales et les pratiques scolaires. Cela n'est pas inéluctable et ne signifie pas que les unes soient supérieures aux autres. Même si l'école ne peut tout résoudre elle doit créer les conditions de la réussite de tous. Ce projet de réussite est ce qui fait lien entre parents et enseignants, c'est lui qui préside aux relations entre eux dans le respect de la place de chacun et sans oublier que les parents sont les premiers éducateurs.
Apprendre à l'école, en voir envie n'est ni naturel, ni spontané et ne peut se faire que dans certaines conditions. C'est la mission première de l'école maternelle que de provoquer et alimenter le goût et le plaisir d'apprendre. C'est à l'école d'apprendre aux élèves les manières de dire et de faire qui sont attendues. Car pour qu'ils entrent dans les apprentissages encore faut-il qu'ils en comprennent le sens, qu'ils comprennent ce qu'ils font, ce qu'on leur demande, ce que l'on attend d'eux, comment on apprend. C'est avec les autres, dans des activités communes, où ils apprendront la solidarité avec leurs camarades qu'ils pourront s'engager dans des apprentissages nouveaux, découvrir ce qu'ils ne connaissent pas encore. Plutôt que de multiplier les évaluations-contrôle qui ont pour but de trier pour sélectionner, il s'agit de valoriser les réussites et de comprendre ce qui peut empêcher certains élèves d'apprendre.
Devenir élève n'est pas une finalité, c'est un moyen mais un moyen indispensable, dont aucun enfant ne doit être privé, pour permettre à tous de prendre pouvoir sur leur vie, et dans leur vie sur le monde dans lequel ils sont.