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La lecture mon quotidien

La lecture, c'est mon quotidien

Anita AHUNON

(responsable du secteur Créalpha du GFEN)


Un quotidien, avec quarante personnes en apprentissage : personnes analphabètes, illettrées, FLE (français langue étrangère). Quarante personnes réparties en quatre groupes que je retrouve deux fois par semaine. Puis, deux fois par mois, les groupes sont mixés en deux nouveaux groupes dans le but de vivre un atelier de création d'écriture où chacun pourra faire le point des savoirs acquis.

Je n'ai pratiquement aucun moyen, pas de méthode obligatoire, pas de programme à imposer, juste quelques heures. En fait je sais que ceux à qui je m'adresse ne sont pas de simples personnes de passage, comme on imagine souvent les immigrés (ils représentent 75 % des apprenants). Ces personnes vont devoir trouver leur place dans notre société (tout comme les adultes illettrés) et donc auparavant chercher à se construire : il s'agit d'organiser une vie et pas seulement de survivre. J'ai conscience que tout ce qui leur est offert, ce sont quelques heures avec moi. Et je m'applique à essayer de transformer un peu de leur quotidien, avec le but unique de les aider à entrer dans la lecture et l'écriture qui restent notre seule vraie liberté. Et tout est possible avec de la volonté et de la confiance en eux.

Mes dires seront peut être un peu décousus car il m'est bien difficile avec si peu de place de vous donner à suivre une progression réelle de mon travail. Je veux juste poser des moments qui me semblent importants dans cet apprentissage.
Le premier contact est un atelier où l'on va parler, discuter, dire : dire pourquoi je veux apprendre à lire. Puis j'invoquerai ce qui se rattache à l'apprentissage : l'attention, la mémorisation, etc. Ce jour-là chacun partira en ayant écrit son nom.

Avec les personnes illettrées les mêmes questions seront posées d'une façon différente.
Dès les premiers cours, nous allons travailler à déconstruire le système bloquant et fermé de l'alphabet vu par les élèves comme le passage incontournable de l'apprentissage de la lecture mais qui demande un travail de mémorisation qu'il me semble impossible de demander à des personnes en difficulté. Nous nous appliquerons donc à l'apprentissage des voyelles qui fondent les sons de la langue française.
Bien sûr qu'ici se profile l'apprentissage syllabique qui peut faire hurler, mais qui pour moi est nécessaire et j'en invoque la raison principale : cet apprentissage rassure, il donne confiance aux élèves, qui découvrent en retenant quelques syllabes, qu'ils commencent à acquérir un certain savoir. L'important c'est de poser quelques pierres qui rassurent et qui démontrent qu'il y a une progression dans le travail. L'alphabet pour ce travail se révèle avec peu d'appui et je démontre aux élèves qu'il ne faut pas faire une fixation sur l'alphabet :
Ils ont appris la lettre B (bé) alors je lis (sans l'écrire) le mot BANANE
Question : « - Où se trouve le B (bé) dans banane ? »
La réponse est : « - il n'y a pas de B ( bé). »
Personne n'a entendu la lettre B (bé). C'est le moment de démontrer l'inutilité dans un premier temps de se fixer sur l'alphabet et d'expliquer que le son de la langue provient d'un mariage de lettres qui a pour appui les voyelles.
Apprendre à lire et à écrire passe par le corps, par les sens, premier sens : le toucher. Je vais donc mettre en place des lettres en relief que l'on pourra toucher, qui feront appel à une certaine mémoire et, nous apprendrons aussi à écrire dans l'espace, avec notre corps, pareil à des danseuses.
Avec les premières syllabes, nous aurons appris quelques mots. Nous commencerons donc à travailler sur les analogies : « vous lisez et vous écrivez le café, un garçon. Alors, vous savez lire et écrire « un caleçon ».
Certains avec quelques difficultés, d'autres plus rapidement finiront par écrire avec beaucoup de bonheur « caleçon ». Je les oblige régulièrement à réfléchir à leur savoir pour en créer d'autres.

Dès les premiers cours, nous aurons un contact direct avec le livre que chacun tiendra dans sa main, ensemble nous chercherons ce qui compose le livre. Les élèves parleront de « chapitre », sans le nommer bien sûr, puis de « paragraphe ». Ils remarqueront les signes de ponctuation. Je lirai deux phrases sans ponctuation et les mêmes phrases avec ponctuation, ils parleront alors de sens, puis on découvrira une phrase. (Chacun ayant un livre différent) nous parlerons donc de la représentation du livre et de son contenu. La discussion sera très riche. Il faudra malgré tout donner quelques explications qu'ils ne peuvent découvrir seuls.
Je parle toujours à mes élèves de la même façon que je parle aux lecteurs : tel que « syllabe ouverte, syllabe fermée »... Je sais parfaitement qu'ils ne retiendront pas. Là n'est pas le but, « Oh ! c'est compliqué ce que je vous dis, moi je l'ai appris à l'université, mais je sais que vous, vous pouvez comprendre. »

Pour un moment, ils se sont sentis égaux à ceux qui ont la chance d'étudier.
Séance suivante : tous ont le même livre, il s'agit de L'enfant de la haute mer de Jules Supervielle. Dans un premier temps lecture de la nouvelle. Puis je reprendrai chaque phrase et demanderai à chaque fin de phrase de penser la phrase en image (la phrase c'est une petite histoire). Voilà ce qui me semble très important : penser en images. Pour les aider à penser en image, nous peignons des poèmes et des petits textes. Je reste persuadée que c'est la raison pour laquelle les personnes analphabètes ne deviennent pas illettrées. L'image donne sens aux mots, aux phrases et au texte. Nous pourrons alors revenir aux mots : lire, écrire, car les mots auront alors leur vraie valeur qui est : le sens.
Enfin, nous reprendrons quelques phrases et je demanderai ce qui se passe dans la phrase : première approche du verbe. La peur d'apprendre n'est pas encore là. Jusque-là, pas d'affolement. Il faut jouer sur l'inconscient, c'est le moment où l'élève n'a pas conscience de l'énorme difficulté de l'apprentissage de la lecture, son énergie est bien en direction de l'apprentissage.

Peu à peu la grammaire apparaît, avec elle : la peur. Il faut rassurer : pour apprendre à lire et écrire il y a un code. Comme le code de la route. Pour conduire, il n'y a pas besoin de tout savoir, mais il faut savoir beaucoup de choses. Pour lire et écrire cela se passe de la même façon.
A nouveau nous voilà sur le chemin de la phrase. Tout d'abord on va lire la phrase en image pour que chacun se l'approprie. Puis les premières notions de grammaire vont apparaître, la grammaire de vie comme j'aime à l'appeler : la phrase c'est une famille avec un chef de famille, des frères, des cousins. Mais dans la famille de la phrase, les rôles sont un peu inversés, le chef de famille n'est pas le père mais la mère. Nous parlerons de la mère représentant le verbe. La mère donne la vie, le verbe donne aussi la vie à la phrase. C'est le mot qui fait quelque chose qui ressent ou qui pense quelque chose. Quand quelque chose se passe, il y a une personne, un objet qui fait la chose ou qui la subit. Ce quelqu'un nous l'appellerons « sujet » et dans notre phrase, le sujet c'est comme l'enfant dans le ventre de la mère. Tant qu'il n'y a pas de point il ne se sépare pas du verbe, tant que l'enfant n'est pas parfaitement constitué il reste dans le ventre de la mère. Cela peut vous sembler archaïque mais je n'ai rien trouvé d'autre. Alors me direz-vous et le père ? le père est le complément d'objet direct pour expliquer dans un autre temps, le verbe transitif et intransitif. Tout cela sans rien nommer des termes grammaticaux. Il y a des mamans qui donnent naissance à des enfants alors que le père est absent. Dans quel but ces données me direz-vous ? Et bien dans le but d'écrire rapidement des phrases correctes. Exemple : si je dis : "je parle fort", pas besoin de père. La phrase est correcte. On répondra aux questions avec qui, de qui représentant les frères et puis où, comment, quand représentant les cousins, etc.
Nous avons à découvrir comment essayer de trouver le sens d'un mot inconnu.

Cette explication sera donnée en dessinant un arbre, sans racine pas d'arbre, sans racine pas de mots, les branches et les feuilles deviendront, le genre, le nombre, les désinences...
Il me faut revenir à l'attention pour cela je ferai coudre un ourlet, éplucher des carottes, nous jouerons à faire intervenir un « dis-tracteur » une situation qui les éloigne de la culture écrite et nous expliquerons ce qui se passe dans ces moments.

Avec les illettrés me direz-vous ! Eh bien nous nous servirons de la même grammaire, de façon à ne pas reproduire l'école. Mon intention sera de rendre toute la lecture visible dans la vie parce que la lecture c'est aussi la vie.

Il nous faudra provoquer des moments de rupture pour oublier la peur d'apprendre. Beaucoup d'entre vous connaissent l'histoire d'Olivier(1). Olivier, jeune adulte illettré de vingt-six ans, envoyé par le bureau d'insertion du conseil général dont la présence aux cours était devenue insoutenable tant sa haine de l'école et des livres était toujours présente. Après un travail sur un recueil de poésie où il semblait complètement absent, je l'avais invité à brûler des livres scolaires. Ce jour-là il brûla tous les manuels mais au moment de jeter au feu le livre de poésie, il refusa de détruire le recueil, le lendemain le comportement d'Olivier était transformé. La grammaire de vie a eu « sa magie ». Il a passé un CAP de fleuriste et a trouvé du travail.

Je n'ai pas parlé de la notion de projet. Cette année le projet est une représentation de théâtre de marionnettes où tous vont participer et la représentation sera donnée par les personnes en apprentissage.

Je vous donne rendez-vous dans peu de temps puisque enfin j'ai décidé d'écrire mes pratiques.

(1) in "La poésie m'aura sauvée du pire..." d'Anita Ahunon, Dialogue N° 117 Poésie et éducation nouvelle retour au texte
 
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