Edito n° 137

DIALOGUE n° 137 «Éducation nouvelle en marche à Chantiers d'avenir» juillet 2010

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Actualité de l'Education nouvelle

Jacques BERNARDIN

L'actualité de l'éducation

Réforme des programmes, recentrés sur « l'essentiel » (viatique de l'employabilité contre ambition culturelle
élargie) ; liberté pédagogique sous haute surveillance ; pilotage par les résultats d'évaluations contestables ;
fonte accélérée de la formation continue ; conformation initiale par compagnonnage : décidément, l'avenir de
l'École se regarde dans le rétroviseur, dans un déni consommé de la pédagogie.
A l'intérieur même de l'institution, la hiérarchie s'en inquiète, tel le syndicat des inspecteurs d'Académie, à
propos de la formation : « Nous y souscririons si elle n'avait pas d'impact sur la réussite scolaire des élèves et à terme sur leur insertion professionnelle. Finalement, pour des économies à effets immédiats nous engagerions un processus très coûteux pour l'avenir » (1). Coûteux pour la société, car on ne peut imaginer que moins de formation professionnelle conduise à améliorer les résultats de l'École, et d'abord redoutable pour les élèves dont les parents sont accablés par les difficultés
et l'incertitude du lendemain.
Bien que masqués par un discours consensuel sur la réussite de tous, les choix semblent faits de « liquider les
bases humanistes de l'éducation européenne », d'une connaissance à finalité strictement économique (2), d'un service public plié aux règles de l'entreprise et en concurrence exacerbée avec le privé (3), d'un abandon des ambitions démocratiques en matière d'accès aux savoirs et à la culture, d'une sélection laissant aux « mal nés » le socle commun comme ultime horizon. Ces choix ont déjà des effets délétères. Les évaluations internationales témoignent d'une dégradation des résultats français, avec une amplification des écarts entre élèves (4) : comment, dans un contexte où la pauvreté gagne du terrain et se concentre (5), alors que l'effet ghetto se renforce dans les établissements (6), faire mieux avec moins de personnel, de moyens et moins de formation ?

L'Education Nouvelle plus que jamais d'actualité...

Comment en est-on arrivé là ? Par mesures successives, présentées comme indispensables à l'opinion publique, suite à une intense campagne de persuasion. Il fallait casser le front de résistance, décrédibiliser l'École publique et fragiliser ses enseignants, déstabiliser le rapport de confiance de l'opinion à leur égard. Sur quelle base ? L'Ecole va mal, si mal qu'il est urgent de la réformer, il faut être réalistes et arrêter de vouloir plus d'École pour tous, mieux adapter l'École aux besoins économiques. Dans un contexte plombé par le chômage, c'était gagner les parents à notamment ceux de milieux populaires à à la cause : belle habileté que celle qui consiste à faire avaliser ces choix par ceux qui en seront les premières victimes !

Dans ce contexte, où situer notre espace de recherche et d'intervention ? Du côté de la transformation des pratiques bien sûr, mais aussi et parallèlement, du côté des mentalités. Interroger la grille de perception du réel, sur le plan professionnel comme social : à quoi participons-nous, à notre insu ? Que changer pour que ça change vraiment ? Pour le GFEN, si ce qui se passe est révoltant, l'acceptation fataliste de cet état de choses l'est plus encore. C'est là où se concentre notre action, que ce soit au contact direct du terrain ou dans le champ de la formation, dans comme hors l'école.

Dans l'école, terrain d'ancrage historique, car nombreux sont ceux qui refusent d'être les agents impuissants d'une logique qu'ils réprouvent. Nous rencontrons de plus en plus ceux dont l'inscription professionnelle n'est pas due au hasard : équipes d'établissements en RAR, de SEGPA, des dispositifs relais... Sur la base des transformations engagées en retour, qui redonnent aux jeunes le goût d'apprendre et aux éducateurs la passion d'enseigner, nous sommes sollicités pour la formation de formateurs.

Nous avons parallèlement multiplié les formations avec les travailleurs sociaux, en première ligne pour restaurer l'espoir, repositionner dans le monde : éducateurs de la PJJ, des IRTS, l'association Lire & Écrire sur le terrain de l'illettrisme en Belgique... A cela s'ajoutent des interventions à la demande des syndicats, d'associations, de parents, de collectivités locales, de tous les acteurs sur les terrains de l'éducation et de la culture, si malmenés aujourd'hui. Si la période a été propice aux collectifs inter-associatifs agissants de façon solidaire pour contrer ce qu'ils jugeaient néfastes, d'autres liens se sont parallèlement tissés au travers d'actions en partenariat, en France comme à l'étranger, notamment avec nos amis du LIEN.

... Avec un projet à actualiser

(« Une éducation toujours nouvelle, car adaptée à son époque » - G. Mialaret)
La crise de sens étant plus aigue, les difficultés plus vives, est-il encore possible d'agir ?
Tous capables ? Une idée sacrément hérétique quand s'éprouvent les limites des multiples dispositifs d'aide et quand les discours officiels abondent sur la diversité des « aptitudes » et les « talents », nouvel habillage des différences ainsi naturalisé, apprêtant l'opinion à les convertir en inégalités. Il ne suffit pas de le clamer, encore faut-il le prouver ! Si la science témoigne d'avancées considérables, reste à promouvoir les pratiques pour le réaliser. Pas un champ qui n'échappe à l'exploration, et tout particulièrement ceux sur lesquels flotte couramment l'idée de dons : de la philosophie à la création (littéraire ou plastique) en passant par les langues vivantes, le GFEN  poursuit ses recherches en interaction avec des créateurs, des acteurs culturels, des universitaires, les balisant par des écrits pour en élargir le partage. Sans oublier la maîtrise des apprentissages fondamentaux, clé pour tous les autres : les démarches, qu'elles soient vécues par les jeunes des dispositifs relais ou par les ouvriers d'EDF (stages IFOREP), les font passer de « la torture » à la reconquête de leur dignité. A l'heure d'une formation préconisée tout au long de la vie, l'Institut Henri Wallon explore dans le champ du travail social, avec des sages-femmes et des infirmières, les conditions d'un développement simultanément professionnel et personnel.

Lorsqu'on parle de « démarche » au GFEN, de quoi parle-t-on ? Du dispositif ou du cheminement intellectuel qu'il amorce ? Dans un cas, on se centrera sur l'appareillage (support, consignes, formes de travail) ; dans l'autre, sur la pertinence de la situation et sur la conduite de l'animation : quelle analyse a permis d'élaborer l'une ? Dans quelle visée et en appui sur quels indices s'effectue l'autre ? (Bien des collègues nous ont dit avoir modifié leur posture dans la conduite des échanges, ce qui avait « tout changé » dans leur classe...)

Si apprendre, c'est se confronter à des normes (inhérentes à l'objet, socio-historiquement sédimentées), comment organiser la confrontation à celles-ci afin qu'elles soient appréhendées comme nécessaires et non formelles, imposées ? La question se pose de façon plus aigüe aujourd'hui, avec des jeunes peu ou mal confrontés aux normes dans leur prime enfance et en délicatesse avec tout ce qui apparaît comme normalisant. Or, le développement du sujet exige de telles rencontres, proprement structurantes et émancipatrices. La transmission dans l'évidence du « c'est comme ça » ne passe plus...

Enfin, dans une période où on ne cesse d'appeler à l'individualisation (des apprentissages, des aides et des parcours) au prétexte d'améliorer les choses, il nous faut réaffirmer le rôle du groupe et la place de l'autre tant dans l'élaboration identitaire que dans l'appropriation culturelle. Au-delà, c'est un enjeu majeur d'éducation : quel lien social s'initie à travers les apprentissages ? Elitisme sélectif ou promotion collective ? Compétition ou solidarité ? Question forte pour l'Éducation nouvelle... au coeur des enjeux sociaux de notre époque.


(1)Robert Prosperini (secrétaire général du SIA). Courrier à Luc Chatel, Dépêche AFP, vendredi 2 avril 2010. retour au texte
(2) Cf. Isabelle Bruno, Pierre Clément, Christian Laval, La grande mutation. Néolibéralisme et éducation en Europe, Syllepse et Institut de recherche FSU, 2010. retour au texte
(3) Cf. Eddy Khaldi, Muriel Fitoussi, Main basse sur l'école publique, Démopolis, 2008. retour au texte
(4) PISA : « En 2006, les élèves de bas niveaux représentent 21,8% des élèves français (...) ils étaient 15,2 % en 2000 et 17,5 %en 2003 ». Note d'information 08-08, MEN, janvier 2008 / PIRLS 2006 : « Les élèves français sont surreprésentés dans le groupe le plus faible » (Lecture CM1). Note d'information 08-14, MEN, mars 2008. retour au texte
(5) Concerne 33,1% des habitants des Zones Urbaines Sensibles contre 12 % pour le reste du territoire, soit une progression de 3% par rapport à 2006, selon le Rapport annuel de l'ONZUS (0bservatoire national des ZUS).  retour au texte
(6) 75 % des élèves des collèges RAR ont des parents ouvriers ou inactifs, retour au texte


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