Edito n° 138

Editorial du Dialogue n° 138 - Difficulté scolaire. Comment retourner la peau du destin ? Actes des 3èmes rencontres nationales sur l'accompagnement, Saint-Denis, 27-28 mars 2010 (octobre 2010)

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Grande difficulté scolaire :
comment « retourner la peau du destin » ?

Jacques BERNARDIN

Les dispositifs d'aide se sont multipliés à tous niveaux, en dehors comme dans l'école, notamment après la circulaire de juin 2008 instituant l'aide personnalisée dans le premier degré. Comme dans le secondaire, l'accueil des professionnels était partagé lors de sa mise en place initiale, beaucoup estimant que c'était à tout prendre plutôt une bonne chose que de pouvoir enfin s'arrêter sur le cas des élèves fragiles, d'avoir un temps spécifique à leur consacrer pour les aider hors des urgences de la conduite de classe. Sur la base de ce qui s'est tenté, nous pouvons prendre un peu de recul sur ces dispositifs.

Leurs effets sont-ils à la hauteur des espérances et de l'investissement des acteurs ? De l'élémentaire au secondaire, les constats convergent sur un bénéfice en termes de réassurance des élèves fragiles... mais aussi sur la faible incidence de ces actions sur les élèves en grande difficulté scolaire 1. Selon l'Inspection
générale, « les progrès sont visibles sur le plan du comportement en classe mais les enseignants remarquent que les progrès réalisés et visibles au cours de l'aide personnalisée s'atténuent en classe ». Si « les élèves ayant besoin d'une consolidation, d'un coup de pouce, y trouvent leur compte », l'aide personnalisée « ne permet pas de compenser les difficultés lourdes, (ni) d'infléchir l'organisation du cursus scolaire des élèves » 2.

Ce qui nous amène à nous interroger plus avant sur les élèves en grande difficulté. Ces élèves seraient-ils définitivement rétifs à toute action éducative ? Depuis ses origines, l'éducation nouvelle n'a cessé de plaider pour leur éducabilité, d'inventer et d'agir pour en témoigner. Comment les réengager dans des dynamiques d'apprentissage et de développement ?
Plusieurs lieux s'attellent à ce défi avec succès, que ce soit dans l'école (RASED, SEGPA, classes relais, des dispositifs comme l'Auto-école de Saint-Denis) ou en dehors (actions des éducateurs de la Protection Judiciaire de la Jeunesse, de la Sauvegarde de l'Enfance, sur le terrain de l'illettrisme auprès d'adultes). Quels facteurs y participent et au-delà, comment mobiliser ces jeunes durablement ?

Si l'on peut témoigner d'avancées conséquentes sur ces terrains, cela questionne en retour l'ensemble du système éducatif tant au niveau de son organisation que des pratiques pédagogiques et, dans un retournement salutaire, pourrait bien fournir des pistes pour l'avenir de notre système éducatif.

Autrement dit, faut-il inventer une approche « spéciale » pour des publics spécifiques ayant vocation à le rester... ou refonder le mode d'accès aux savoirs et à la culture pour tous, en s'appuyant sur ce qui opère auprès des plus fragiles ? Voilà de quoi inspirer une relance de la démocratisation de l'Ecole.

Comme les années passées, ces rencontres ont permis la confrontation d'expériences avec des interventions plus théoriques. Michel Duyme, directeur de recherche au CNRS-INSERM, a évoqué les recherches sur la plasticité cérébrale et les possibilités sans cesse reculées de reprise du développement de l'humain 3. Pierre Frackowiak, inspecteur honoraire de l'éducation nationale, donne son point de vue d'observateur des classes sur les tensions entre l'aide personnalisée et l'action pédagogique « ordinaire ». Jean-Yves Rochex, professeur à l'Université Paris 8, rend compte de la recherche collective menée sur les politiques d'éducation prioritaires européennes. Bernard Bier, de l'INJEP, élargit la réflexion hors des murs de l'école, plaidant pour un projet intégrant la diversité des espaces contribuant au lien social, pour un service public d'éducation « élitaire pour tous ».

En préambule, nous avons sollicité Anne Armand, de l'Inspection Générale de l'Education nationale, attentive au suivi des Réseaux Ambition Réussite. Son rapport d'octobre 2006 nous avait particulièrement intéressé, révélant les difficultés des enseignants à analyser les erreurs et comportements des élèves, ainsi qu'une tendance à développer des réponses - au nom du bien des élèves - caractérisées entre autres par une parcellisation des tâches, l'évitement de situations jugées trop complexes et une individualisation accrue, avec une baisse du niveau d'exigence. Quatre ans après, fait-elle encore les mêmes constats pédagogiques ? Qu'est-ce qui a évolué, quels éléments lui apparaissent favorables aux apprentissages dans la classe et quelles pourraient être les priorités pour la formation ?

Le regard sur la difficulté nous apparaît une pièce clé tant il conditionne les réponses éducatives. Nous en avons exploré les diverses facettes, du poids des attentes professorales au traitement du travail du soir dans les familles en passant par le diagnostic porté quant à la nature des erreurs des élèves.

Comme les années passées, cette initiative était organisée en partenariat avec le Café Pédagogique, l'OZP (Observatoire des Zones Prioritaires), l'INJEP (Institut National de la Jeunesse et de l'Education Populaire) et le SNUipp, avec le soutien du Conseil Général du département de la Seine-Saint-Denis et de la ville de Saint-Denis. Nous les remercions vivement de leur appui.



1 Cf. Philippe CLAUS,Odile ROZE,Troisième note de synthèse sur la mise en oeuvre de la réforme de l'enseignement primaire, Rapport de l'Inspection Générale N° 2009-072,MEN / MESR, juillet 2009 ou l'étude réalisée par le SNUipp,Aide personnalisée, besoin de transformation, Août 2009. retour au texte

2 Extraits du rapport précédemment cité, p. 7. retour au texte

3 On pourra se référer à son article « Handicap, performances intellectuelles et inégalités sociales », Dialogue N°126 Défis pour l'éducation, GFEN, octobre 2007, p. 24-28. retour au texte

4 Anne Armand, Béatrice Gille, « La contribution de l'éducation prioritaire à l'égalité des chances des élèves », rapport IGEN-IGAENR,MEN, octobre 2006.


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